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Dossier thématique

Née Lou Sarabadzic. Traduire les identités numériques : une expérience bilingue

Lou Sarabadzic
Née Lou Sarabadzic: Translating digital identities, a bilingual experience
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Dans ce texte fragmenté, composé de quarante-six observations, Lou Sarabadzic s’interroge sur sa pratique d’autrice écrivant pour le format numérique en français et en anglais, principalement à travers ses blogs et les réseaux sociaux. Considérant son identité comme elle-même fragmentée, composite, hybride, elle souligne que le monde d’Internet ne devrait pas être, de façon aussi simpliste, opposé au « monde réel », puisqu’une identité virtuelle peut être perçue comme bien plus authentique que celles que nous performons hors connexion. Elle suggère également que si le multilinguisme, sur Internet comme hors des écrans, fait appel à des dynamiques de pouvoir, l’espace numérique peut offrir des espaces de résistance à la fois individuels et collectifs. Autrice, performeuse et (auto)traductrice bilingue, Lou Sarabadzic parle de la naissance de son identité et de sa personnalité auctoriales hybrides, virtuelles tout en étant réelles sur le Web, qui continuent à vivre dans et par l’écriture à travers ses deux langues en constante (inter)action entre elles et avec les gens sur les réseaux.

Traduction rédigée à Niort (France), 17 septembre 2020.

0.

1Mon identité en tant que Lou Sarabadzic a commencé sur Internet, parce qu’elle me permettait d’être fragmentée, composite, hybride. Autant de choses que je pense, en effet, être.

I.

2La littérature, c’est toute ma vie.

3Et elle ne commence jamais à exister qu’une fois partagée.

4Les plateformes en ligne et de réseaux sociaux me permettent de partager des écrits – les miens ou ceux des autres – largement et (quasiment) instantanément. Elles me permettent aussi de remettre en question les traditionnelles dynamiques à sens unique (voir l’étymologie de « lecture ») : les écrivain·e·s écrivent, les lecteurices lisent. Grâce aux réseaux sociaux, écrivaine, je peux lire mes lecteurices, et mes lecteurices peuvent m’écrire. Ce système ne paraît-il pas plus égalitaire ?

5J’écris, donc je suis connectée.

II.

6C’est vrai de tout le monde, mais peut-être encore plus des lecteurices, puisqu’un texte ne peut précisément pas exister sans lecture : mon identité en tant qu’autrice ne commence pas avec moi. Elle commence avec les personnes qui me lisent.

7Mes lecteurices sont francophones.

8Mes lecteurices sont anglophones.

9Une partie d’entre elleux parlent les deux langues. Pas tous et toutes. Si j’aime et promeut l’apprentissage des langues, je ne veux pas que quiconque se dise un jour qu’iel a besoin d’être bilingue pour avoir accès à mon travail. Je me sens aussi proche de mon lectorat francophone que de mon lectorat anglophone. Je traduis donc régulièrement mon propre travail. Particulièrement quand il relève de l’autobiographie ou de l’essai. Il y a quelque chose dans ces deux genres qui paraît fondamentalement traduisible. Est-ce parce que je parle de moi, et que je vis entre les langues ?

III.

  • 1  Quoi qu’il en soit, la longueur de tweet la plus commune est de 33 signes : Will Oremus, « Remembe (...)

10Je recours au bilinguisme différemment selon la plateforme que j’utilise : sur Facebook, je tends à traduire mes publications. Sur Twitter et Instagram, je ne le fais jamais. Je n’ai jamais vérifié dans quelle proportion j’y écrivais dans chaque langue, mais la plupart du temps en anglais j’imagine, en partie car je présume que la grande majorité de mes followereuses sur Twitter et Instagram soit le comprennent, soit savent comment utiliser Google Traduction, et jugeraient le même tweet ou la même photo postée deux fois dans une autre langue comme étant du spam. Facebook encourage aussi les textes longs, ce qui me permet de mettre les deux langues au sein du même statut (les lecteurices ont juste à appuyer sur « Voir plus »), alors qu’Instagram, et Twitter encore plus, n’y incitent absolument pas. On vient sur Instagram pour les photos, à la limite on utilise quelques hashtags, mais ça s’arrête là. On vient sur Twitter pour les 280 signes1, bien qu’on puisse créer des fils.

  • 2  [En ligne] https://www.polarsteps.com/Montaigneoulitalie/1425813-montaigne-ou-l-italie [consulté l (...)

11Sur mes blogs, ça dépend. J’ai commencé par m’en tenir à une structure bilingue : predictedprose.com et telpere.com sont tous deux rédigés en anglais et en français. Le blog Montaigne ou L’Italie2, en revanche, que j’ai lancé en 2019 pour documenter mon voyage en Italie en passant par la France, l’Allemagne, l’Italie et l’Autriche, est seulement en français. Je n’avais pas le temps de traduire mes billets quotidiens, et je devais me concentrer sur l’écriture d’un livre à l’époque. Le projet interactif nerdsproject.com ne comporte, lui, pas beaucoup de texte puisqu’il est essentiellement visuel, mais le peu que j’ai eu à y écrire est en anglais. Le projet de ce blog est de collecter les représentations visuelles de productions culturelles (livres, films, icônes, chansons…), pour qu’elles existent dans un imaginaire d’ordre mondial (ou presque). C’est pourquoi la source d’inspiration que je suggère a généralement besoin d’être traduite en anglais, quand elle n’a pas été créée directement dans cette langue.

IV.

12Je lis beaucoup, et j’ai dit plus haut que, selon moi, la littérature était faite pour être partagée. Je partage donc de nombreuses citations sur Facebook. Parfois, les livres dont j’extrait un passage ont déjà été traduits en français ou en anglais dans une autre édition. J’essaie de trouver l’extrait correspondant, #NamingTheTranslator.

13Parfois, les livres que je cite n’ont pas été traduits, auquel cas je le fais moi-même pour les extraits en question. En tout cas je le faisais. Au début, je traduisais dans l’autre langue chaque extrait que je postais : s’il venait d’un livre en français, je traduisais l’extrait en anglais, et vice versa… Sauf qu’un jour, l’angoisse a été trop importante je crois, le syndrome de l’impostrice trop menaçant ; j’ai arrêté de traduire les extraits du français à l’anglais, et me suis concentrée sur ceux de l’anglais vers le français.

14Heureusement, j’ai continué à traduire mes propres posts. Le syndrome de l’impostrice ne m’a pas – encore – empêchée d’écrire.

V.

  • 3  Avant le chinois et l’espagnol. Le français est la septième langue la plus parlée sur Internet. So (...)

15Écrire en anglais à travers les réseaux sociaux et les blogs est autant un moyen d’inclure ma communauté locale (je vis et travaille au Royaume-Uni depuis 10 ans) que la population la plus large possible, puisque l’anglais est la langue la plus parlée sur Internet3. Pour moi, une présence bilingue implique à la fois le local et le mondial.

16Même si je disais que je ne voulais pas atteindre un public plus large, c’est ce que je ferais de fait, à moins de passer mes publications et mes textes en mode « privé ». Ce n’est pas moi qui décide la politique du langage internet. C’est le privilège qui accompagne l’anglais : les gens sont plus susceptibles de vous entendre et de vous lire.

VI.

17Écrire en français est un moyen d’inclure mon ancienne communauté locale en lui montrant que je préfère passer du temps à m’autotraduire que de la rendre dépendante de Google Traduction.

18On m’a dit que c’était peut-être une histoire de non-lâcher-prise, aussi. C’est peut-être bien vrai. S’il y a une chose qu’on apprend des dystopies, c’est qu’on ne sait jamais à quel point on est autoritaire avant d’être responsable de la langue.

VII.

19Écrire à la fois en français et en anglais est une manière d’affirmer mon identité comme étant profondément bilingue. À moins que je ne sois plus craintive qu’autoritaire. J’essaie peut-être simplement d’éviter les questionnements des gens : « Et là, tout de suite, tu penses en français ou en anglais ? »

20Et si je pensais dans les deux langues ?

21Et si je n’en avais aucune idée ?

22Je pense parfois en franglais. Peut-être suis-je plus internationale que bilingue.

23Mais est-ce vraiment important ? « Ben évidemment », me répond-on.

VIII.

24Écrire à la fois en français et en anglais est aussi un jeu de traduction.

25Pour chaque blog, je change les règles : j’écris toujours d’abord en anglais mes posts sur predictedprose.com, puis je les traduis en français. C’est l’inverse sur le blog telpere.com : j’y écris d’abord en français, puis j’y traduis mes textes en anglais. Pour les réseaux sociaux, cela varie.

26Oui, parfois je suis consciente que je réécris certains passages.

27Non, vous avez raison en effet, je n’en suis pas toujours consciente.

IX.

28La manière dont cela marche doit peut-être plus aux faits qu’à mes soi-disant règles du jeu.

29Sur predictedprose, j’écris sur mon vécu psychologique. Le cabinet du docteur se situait en Écosse, puis en Angleterre. Les souvenirs me viennent en anglais. À ce jour, je vis mon équilibre psychologique, bon ou mauvais, plutôt en anglais.

30Sur telpere.com j’écris sur la relation que j’avais avec mon père, qui a pour sa part toujours vécu en France. J’ai vécu avec mes parents pendant dix-sept ans. Les souvenirs me viennent en français.

31J’ai dit qu’il y avait quelque chose dans le genre de l’autobiographie et de l’essai qui paraît fondamentalement traduisible.

32Peut-être que ce que je voulais dire, c’est que les traduire me permettait de mettre une distance entre moi et l’expérience vécue.

33Mais je ressens le fait d’écrire sur Internet, dans n’importe laquelle de ces deux langues, comme une expérience vécue également. Peut-être doublement vécue : se traduire soi-même nécessite de faire face à ces souvenirs deux fois, avec l’attention la plus soutenue. Il faut sentir encore le poids et la texture de chaque mot. Aucune lecture n’est plus attentive que celle de la·du traducteurice.

X.

34Recourir à l’écriture bilingue dans le monde numérique a une double conséquence : cela me réaffirme, et me fait douter de moi. C’est à la fois limpide et confus.

35L’écriture bilingue souligne mes contradictions, mes faiblesses, mes fragilités.

XI.

36Un jour, quelqu’un m’a dit qu’en traduisant des polars, on remarquait souvent des erreurs dans le scénario. Des incohérences, voire des impossibilités. Des contradictions dans le déroulé de l’histoire elle-même. Cette personne en parlait avec l’auteurice, qui généralement était d’accord de les voir corrigées.

37Les histoires que l’on traduit sont peut-être plus proches de ce qu’on voulait dire que les originales.

XII.

38Je ne peux pas vraiment faire confiance à la langue dans laquelle je suis née.

39C’est peut-être parce que j’étais méfiante vis-à-vis du français que j’ai entamé des études de stylistique et de linguistique.

XIII.

40J’aime en particulier le fait qu’après des années à écrire un blog bilingue, le nuage de tags reflète les différences autant que les recoupements. Pour certains mots, une traduction était nécessaire, par exemple : grief/deuil sur predictedprose.com, donc les deux apparaissent. Pour d’autres, je n’ai pas créé de nouvelle entrée simplement pour un accent manquant : je ne suis pas si autoritaire que ça, après tout. Alors la dépression est juste depression. (Dynamique de pouvoir : je laisse l’anglais gagner.)

XIV.

41Écrire dans deux langues me permet d’interagir avec deux communautés d’écriture. Étant donné les importantes différences entre les mondes de l’édition en France et au Royaume-Uni, ce n’est pas seulement un avantage : c’est une nécessité. Ce sentiment d’appartenance est précieux.

42De plus, je peux me sentir aussi seule en anglais qu’en français. La langue n’est pas toujours de bonne compagnie.

XV.

43Écrire dans deux langues est politique : cela signifie que je refuse l’hégémonie de l’anglais, la langue la plus dominante d’Internet.

44Mais je l’oppose à une autre langue dominante, alors si elle peut apparaître comme étant une forme de résistance pour des locuteurices francophones (particulièrement celleux vivant en France), les autres trouvent généralement l’argument peu convaincant.

45Écrire dans deux langues est politique, qu’on le veuille ou non, et il est possible que je n’aie pas développé les meilleurs mécanismes de défense.

XVI.

46Écrire en anglais et en français rend le privilège évident. Je ne pense pas qu’on le dit suffisamment. 

47Par exemple, les gens pensent que c’est « merveilleux » ou « incroyable » que je puisse écrire de la poésie dans deux langues différentes. Mais les immigré·e·s, partout dans le monde, parlent deux, trois, quatre langues et plus, les incorporent à leurs pratiques narratives tous les jours, sans se voir ainsi valorisé·e·s. Parce que ces immigré·e·s ne sont pas blancs et blanches, parce qu’iels sont venu·e·s là pour d’autres raisons, et parce qu’iels ne parlent pas les langues « appropriées ».

48La manière dont on perçoit mon bilinguisme renvoie à la manière dont on perçoit mon statut d’immigrée : les gens préféreraient dire « expat ». Avant, pendant et après le référendum du Brexit, cela a été particulièrement explicite : beaucoup m’ont dit qu’ils ne me voyaient pas, moi, comme étant une immigrée. J’ai donc vérifié la définition dans un dictionnaire, et peux confirmer que je suis pourtant bien immigrée. Une immigrée blanche de classe moyenne certes, mais une immigrée.

49Je veux promouvoir le multilinguisme. Je le fais à travers mon espace d’écriture, et je suis consciente que ma position relève du privilège. J’écris dans les deux langues pour soutenir des voix différentes de la mienne, pour augmenter mes chances de les rencontrer et de les entendre.

XVII.

50Les expériences du bilinguisme (parlé et écrit) diffèrent en fonction d’un ensemble de facteurs, parmi lesquels l’âge, le genre, la race, la classe.

51La langue est, et sera toujours, politique.

52En français, pour traduire « author », j’écris « autrice » ou « auteur·trice » suivant ce que la phrase veut dire. J’aime aussi « auteurice », mais je ne l’ai pas encore utilisé moi-même. [Magie de la traduction, qui est forcément une lecture postérieure : entre l’écriture de ce texte en anglais et sa traduction en français, presque un an s’est écoulé, et j’ai depuis choisi d’utiliser, comme vous l’avez noté depuis le début de ce texte, le terme inclusif « auteurice », pour alléger mes textes des points milieux autant que possible. Ici, dès lors, je traduis quelque chose ici qui n’est déjà plus vrai. Le modifier ? Ou le garder tel quel, archive de l’évolution des points de vue ?]

XVIII.

53Au moins quand j’écris (plutôt que de parler), on ne me dit pas que mon accent français est « sexy ».

54On ne me demande pas : « Oh, tu viens d’où ? »

55Quand j’écris, je peux créer mon propre espace. Je ne suis pas surprise de constater que l’espace qu’on me donne est virtuel.

XIX.

56Nous ne sommes pas tous et toutes égales et égaux face à une langue.

57Une personne m’a dit un jour que je devrais me méfier de l’écriture expérimentale, sur la page, sur l’écran, mais plus encore pendant les performances, parce que le public pourrait croire que les erreurs de grammaire et mes phrases pour le moins étranges sont simplement « incorrectes. » Je n’ai pas le droit d’être une autrice expérimentale en anglais exactement comme je le suis en français, parce qu’on pourrait penser : « Oh, elle est mignonne, elle ne sait pas vraiment ce que ça veut dire. »

58En anglais déconnecté, je suis souvent une enfant qui essaie d’intégrer le groupe des adultes. En anglais internet, je peux bousculer la langue au même titre que tout le monde.

XX.

59Je partage beaucoup d’idées (pas forcément les miennes) à propos de traduction sur les réseaux sociaux. Le bilinguisme et le multilinguisme ne représentent pas seulement la manière dont je m’exprime et je crée, ce sont aussi des intérêts majeurs pour moi comme pour les personnes qui me suivent.

60Ma propre identité numérique bilingue donne lieu à bien des métadiscours.

61Ça me convient parfaitement, parce que j’adore les métadiscours.

XXI.

62La traduction, en fin de compte, revient toujours à faire des choix.

XXII.

63J’adore le fait que certain·e·s de mes lecteurices, qui parlent français et anglais, lisent mes blogs dans les deux langues, pour voir les choix de traduction que j’ai opérés. Par exemple, j’ai décidé de traduire un billet intitulé « Guilt » par « Coupable », parce que je trouvais « Culpabilité » trop long, et donc trop indirect, pour rendre cette idée.

64Parfois, comme pour toute création, je me rends compte que si je devais réécrire le texte aujourd’hui, je le ferais différemment. (Ce n’est pas le cas pour « Coupable » traduisant « Guilt », cela dit. « Coupable » en reste ma traduction préférée.)

XXIII.

65Ce n’est pas uniquement sérieux. J’utilise aussi le bilinguisme sur les réseaux sociaux pour m’amuser, par exemple grâce à des exercices de type oulipien. Comme en créant le hashtag #ProverbesLeRemix, j’ai écrit :

« Il ne faut pas mettre tous ses vœux dans le même banquier. »

« Chassez le naturel, il revient ce salop. »

« Après la pluie, vole un bœuf. »

66Et pour #PopPhrasesRemix, j’ai écrit :

« Revenge is the best medicine. »

« Faith is the sincerest form of flattery. »

« You can’t make an omelet. »

XXIV.

67Quand on parle d’écrire créativement dans une langue seconde (l’anglais pour moi, que j’ai appris une fois adulte), c’est généralement pour se concentrer sur ses limites. Mais quand je donne des ateliers d’écriture à des participant·e·s pour lesquel·le·s la language française n’est pas la langue première, j’insiste toujours sur l’exact inverse : « Il y a tellement de choses que vous pouvez écrire auxquelles ne penseraient pas des locuteurs dont le français est la langue maternelle. Voyez comme vous êtes libres. Voyez comme vous avez justement besoin d’être créatif·ves, parce que vous ne connaissez pas forcément tous les mots, ou ne maîtrisez pas tous les registres. »

68Chacun·e de nous a forcément une langue lacunaire. Bilinguisme et multilinguisme le rendent simplement plus visible. Les auteurices monologues ont elleux aussi une langue lacunaire.

XXV.

69J’ai d’abord écrit ce texte en anglais. J’ai envisagé de l’écrire en français après avoir commencé, mais quelque chose clochait.

70Ça peut être parce que j’en ai donné la présentation initiale en anglais à Lancaster, en 2018. Ça peut-être car j’ai écrit le présent texte en Cornouailles, où j’étais autrice en résidence pour le Causley Trust, et que mon cerveau avait donc basculé sur l’anglais. J’ai toutefois aussi retravaillé des textes en français là-bas, donc je n’en suis pas entièrement convaincue. [Ici, le fait que j’utilise le passé trahit l’original, pas la réalité.]

XXVI.

71Quand j’écris un texte monolingue que je n’ai pas l’intention de traduire, je n’écris pas les mêmes choses en français et en anglais.

72L’une des raisons à cela est assez facile à comprendre : je n’ai pas la même culture dans les deux langues. J’ai besoin des deux pour être qui je suis, je suis les deux (j’ai dit que j’étais composite), mais ces deux langues correspondent à des périodes et des lieux différents de ma vie. Mes références d’enfant sont toutes en français. J’ai appris des équivalences britanniques après dix ans de vie au Royaume-Uni, mais ce qu’elles m’évoquent sont tout sauf reliées à l’enfance. J’ai travaillé en bibliothèque, où je chantais des comptines aux plus jeunes. Ce sont toutes des chansons que j’ai apprises une fois grande, dans un environnement résolument adulte : celui du travail. Le travail qu’on fait pour payer les factures. C’est peut-être un travail agréable, ça n’en reste pas moins un travail. Si j’aime Humpty Dumpty et Diddle Diddle, c’est parce qu’ils m’apparaissent comme des poèmes inspirés par Dada, ou encore des narrations absurdes. Frère Jacques, d’un autre côté, a ce côté réconfortant que je ne peux retrouver dans aucune comptine en anglais, aussi sympathique et adorable qu’elle soit.

XXVII.

73Avec la poésie, c’est flagrant : je n’écris pas de la même façon en anglais et en français. Bien sûr, je peux traduire mes poèmes d’une langue à l’autre. De fait, on me le demande souvent pour des lectures publiques, alors je le fais. Mais je n’ai pas le même style dans chacune de ces langues.

74Pour le dire autrement, je n’aime pas la même voix poétique dans toutes les langues.

XXVIII.

75D’ailleurs je n’ai pas la même voix, tout court. En tout cas, c’est ce qu’on m’a dit. On ne s’entend jamais comme les autres nous entendent. On me dit que ma voix est plus grave en anglais qu’en français. Repenser alors à ce complexe que j’avais adolescente : ma voix était trop masculine. Elle était pourtant française.

XXIX.

76Je me fiche désormais que ma voix (ou mon apparence, d’ailleurs) soit perçue comme masculine. En fait, j’ai choisi mon prénom pour le signifier. Je suis Lou. Parce qu’il marche en français comme en anglais. Parce qu’il peut être un prénom masculin tout comme féminin. Au Royaume-Uni, quand les gens lisent juste mon nom, ils pensent que je suis un homme. Sûrement l’influence de Lou Reed. En France, les gens supposent que je suis une femme. Probablement l’influence de Lou Douillon. [Ou des lettres à Lou d’Apollinaire.]

77Rassembler les deux cultures, c’est troubler le genre. J’adore ça.

78Dans les deux pays, on imagine généralement que Lou Andreas-Salomé n’est pas pour rien dans le choix de mon prénom. C’est juste. Elle était russo-allemande. Je n’y pensais pas à l’époque.

XXX.

79Pour mon nom de famille, j’en ai rassemblé deux. Je n’ai pas cherché bien loin : celui de mon père (Sauzon) et celui de ma mère (Arabadzic). J’ai demandé à ma mère si elle accepterait que je lui emprunte son nom. À ma grande joie, elle a dit oui. J’ai gardé la première lettre du nom de mon père, et maintenant, ça donne Sarabadzic. Il n’existait pas, et pourtant, ce nom me semble si réel.

80Il me semble réel parce qu’il représente tellement mon identité que c’est en fait moi qui l’ai choisi. Comment mon nom pourrait-il jamais être plus proche de ce que je suis ?

81Il me semble réel car ma mère n’y est pas effacée. Parce que chaque fois que je dis mon nom, je dis le nom de mon grand-père. Un grand-père venu de ce qui était à l’époque la Yougoslavie, qui n’a pas appris à ma mère sa première langue, car ça n’était pas ce que faisaient les bons immigrés. Les bons immigrés devaient prouver qu’ils étaient fermement attachés au français sous toutes ses formes. Les bons immigrés devaient oublier un peu d’où ils venaient.

82Je n’ai jamais rencontré mon grand-père, donc c’est peut-être mon entêtement à le garder vivant avec nous, aussi. Pour rendre sa langue publique, puisqu’il pensait que c’était impossible.

XXXI.

83Mon nom hors Internet est Virginie Sauzon. Ce n’est pas un secret. Je n’ai pas pris un pseudonyme pour être anonyme. Au contraire, même. J’ai pris un pseudonyme pour pouvoir exister publiquement, en tant qu’autrice.

84Mon nom hors internet est Virginie Sauzon, mais est-il vraiment hors internet ? J’ai signé de ce nom des articles universitaires publiés en format numérique. J’ai un compte en ligne auprès de nombreuses sociétés sous ce nom.

85Virginie Sauzon n’est pas qu’un nom hors internet. Une fois de plus, composite : je suis autant Virginie Sauzon que je suis Lou Sarabadzic.

XXXII.

86J’ai utilisé Lou Sarabadzic sur mes blogs et les réseaux sociaux afin que les membres de ma famille puissent choisir de rendre la relation qui nous lie publique ou non. Je voulais qu’iels puissent choisir leurs identités comme j’ai choisi la mienne.

87Peut-être devrions-nous tou·tes choisir notre nom de famille. Cela rendrait peut-être les arbres généalogiques plus compliqués, mais est-ce que ça n’en vaudrait pas la peine ? On pourrait garder celui qu’on a reçu, de toute manière. On pourrait avoir dix noms différents.

88Je sais, en matière de sécurité et d’administratif, ça ne serait pas idéal, sûrement, non ?

XXXIII.

89Ce n’est pas juste une question de pseudonyme. Le monde numérique nous protège, et en même temps nous rend plus vulnérable.

XXXIV.

90J’ai choisi de naître à nouveau pour exister numériquement.

91C’est tellement cliché.

92Mais c’est tellement crucial.

XXXV.

93Je n’ai pas choisi d’écrire en bilingue. C’est venu naturellement.

XXXVI.

94Il n’y a pourtant bien évidemment rien de naturel dans aucun écrit.

XXXVII.

95J’ai annoncé mon nom de plume dans le même statut Facebook où j’ai annoncé le lancement de mon blog predictedprose.com, le 4 septembre 2014 à 14 h 30. Deux annonces y étaient faites : une en anglais, une en français.

96Je suis née sur Internet.

XXXVIII.

97Internet me terrifiait. J’ai reconsidéré mes peurs après qu’un ami m’a dit que pour défier internet, on n’avait pas forcément à l’éviter. On pouvait y mettre une somme d’informations telle que notre identité soit enterrée sous des milliers de publications annuelles. Je ne sais pourquoi, mais ça me semblait vrai. Me voici donc aujourd’hui : plus je publie, et moins j’ai peur pour ma vie privée. Qui lirait tout ce que je poste ? Même moi, je ne me souviens pas d’être tout ça.

XXXIX.

98Après seulement quelques heures, la carte des visites disponible sur Wordpress, la plateforme que j’utilise pour predictedprose.com, confirmait que les personnes visitant mon blog étaient essentiellement localisées au Royaume-Uni ou en France.

99« À qui t’adresses-tu ? » a-t-on l’habitude de demander.

XL.

100Virginie Sauzon, j’étais la jeune française venue étudier au Royaume-Uni. J’étais la prof qui a fait un burn-out, qui a quitté son emploi en raison de problèmes psychologiques lourds. J’étais celle qui avait honte, celle qui ne sortait pas pour ne pas avoir à répondre aux questions. « Qu’est-ce que tu fais ici ? Tu n’habites pas en Écosse, maintenant ? »

101Lou Sarabadzic, je suis celle qui parle ouvertement, et en deux langues, de TOC et de dépression sur les réseaux sociaux. Je suis celle qui a écrit un livre à ce sujet. Un livre en français, qui parle d’obtenir un traitement et une thérapie dans une langue seconde.

XLI.

102J’ai autant besoin du français que de l’anglais pour parler de mon premier livre. Je ne peux pas parler d’état psychologique en français comme je le fais en anglais. Parce que nous n’avons même pas les mots pour. Prenez ceci, par exemple : dire « mental health », en anglais, ne pose aucun problème. Mais dire « santé mentale » ? Essayez, et les gens imaginent immédiatement des asiles psychiatriques, des comportements antisociaux. Et ce n’est pas qu’une question linguistique. En France, en tout cas (je ne peux pas parler des autres pays francophones avec le même degré de certitude), la conversation concernant la santé mentale, le handicap et sa stigmatisation a à peine commencé.

XLII.

103Toutes les choses qui me passionnent, toutes les choses qui me définissent d’une manière ou d’une autre nécessitent deux langues. Je suis venue au Royaume-Uni pour étudier la littérature écrite par les femmes. À l’époque, les gens riaient encore quand je disais que c’était ça que je voulais faire.

104Pour m’impliquer dans les études de genre, féministes, féminines, j’avais besoin de l’anglais. Pourtant, je ne peux pas désapprendre ma langue. Cela m’a pris des années pour dire autrice plutôt qu’auteure. Pour qu’on entende la marque du féminin. Pour refuser cette couche supplémentaire d’invisibilité. La manière dont évolue mon français résulte de mes activités dans le monde anglophone. Le militantisme numérique l’encourage sans aucun doute. Et les comptes de réseaux sociaux sont les témoins de cette évolution.

XLIII.

105Je ressens les choses dans les deux langues quoi qu’il en soit.

XLIV.

106Je cherche, j’enquête, j’interroge notre monde dans les deux langues.

107J’utilise la fonction des suggestions de recherche pour prendre des captures d’écran de recherches internet, mais je le fais avec Duckduckgo et non pas Google. Google vous trace, pas Duckduckgo.

108J’alterne : une recherche en français, une recherche en anglais. Même avec une traduction littérale, on n’obtient évidemment pas les mêmes suggestions. Les moteurs de recherche traduisent les cultures, en plus de traduire les langues.

XLV.

109L’écriture virtuelle n’est pas moins vraie.

110C’est juste une autre langue de la vraie vie.

111Comme toutes les langues, elle est à la fois collective et individuelle.

XLVI.

112Dans un monde numérique bilingue, je suis plus réelle, et plus autrice, que je ne le serai jamais.

1  Quoi qu’il en soit, la longueur de tweet la plus commune est de 33 signes : Will Oremus, « Remember when longer tweets were the thing that was going to ruin Twitter ? », Slate, 30 octobre 2018. [En ligne] https://slate.com/technology/2018/10/twitter-tweet-character-limits-280-140-effect.html [consulté le 8 décembre 2019].

2  [En ligne] https://www.polarsteps.com/Montaigneoulitalie/1425813-montaigne-ou-l-italie [consulté le 8 décembre 2019].

3  Avant le chinois et l’espagnol. Le français est la septième langue la plus parlée sur Internet. Source : Miniwatts Marketing Group, « Internet world users by language : Top 10 languages », 2019. [En ligne] https://www.internetworldstats.com/stats7.htm [consulté le 8 décembre 2019].

Lou Sarabadzic, « Née Lou Sarabadzic. Traduire les identités numériques : une expérience bilingue », Hybrid [], 07 | 2021, 15 juin 2021, 19 septembre 2021. URL : http://www.hybrid.univ-paris8.fr/lodel/index.php?id=1463

Lou Sarabadzic

Lou Sarabadzic est une autrice et performeuse française bilingue vivant au Royaume-Uni. Elle a publié, en français, deux romans (La Vie verticale et Notre vie n’est que mouvement), deux recueils de poèmes (Ensemble, prix de La Crypte-Jean Lalaude en 2016, et Portrait du bon goût en individu ma foi plutôt aimable) et un recueil de textes courts (Éloge poétique du lubrifiant). Sur ses blogs, elle parle notamment de TOC et de sa propre expérience psychologique, ainsi que de relations familiales. En janvier 2018, elle a reçu le Dot Award for Digital Literature pour son projet interactif #NerdsProject. Ses poèmes, en français et en anglais, ont paru dans plusieurs revues parmi lesquelles The Interpreter’s House, harana poetry, Gutter, Morphrog, and A) GLIMPSE) OF). Très active sur Internet, surtout sur Facebook et Twitter, vous pouvez la suivre @lousarabadzic.