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Introduction

Le réseau créatif des langu.ages

Erika Fülöp
Cet article est une traduction de :
The Creative Web of Languages

Texte intégral

Du langu.age et du monde

  • 1  Ludwig Wittgenstein, Tractatus Logico-Philosophicus, Side-by-Side-by-Side-Edition [1922], éd. Kevi (...)

1« Die Grenzen meiner Sprache bedeuten die Grenzen meiner Welt1. » Les frontières de ma langue sont les frontières qui bordent mon univers. The limits of my language mean the limits of my world. Los límites de mi lenguaje significan los límites de mi mundo. Le frontiere del mio linguaggio sono le frontiere del mio mondo. Nyelvem határai világom határait jelentik. 01000100 01101001 01100101 01000111 01110010 01100101 01101110 01111010 01100101 01101110 01101101 01100101 01101001 01101110 01100101 01110010 01010011 01110000 01110010 01100001 01100011 01101000 01100101 01100010 01100101 01100100 01100101 01110101 01110100 01100101 01101110 01100100 01101001 01100101 01000111 01110010 01100101 01101110 01111010 01100101 01101110 01101101 01100101 01101001 01101110 01100101 01110010 01010111 01100101 01101100 01110100 00101110.

2Oublions toutes les critiques que s’est attiré le Tractatus de Wittgenstein, celles de l’auteur en premier, oublions aussi ce lieu commun, le constat qu’on affronte dans « son univers » des réalités impossibles à traduire en mots sans qu’elles soient pour autant jugées forcément mystiques ou absurdes, pour reprendre les termes que Wittgenstein applique à ce qui ne peut se dire, et ne retenons que l’essentiel de la formule, un fondement que l’ère du numérique ne fait que souligner davantage : l’enchevêtrement inextricable du langage et du monde. Sans perdre de temps à nous poser la question de savoir où se situent ces frontières externes, qui nous sert de point de départ, allons plus loin et concentrons-nous sur les subtilités de cette imbrication.

3Soit donc l’énoncé Nyelvem határai világom határai jelentik. Il est formulé dans ma langue maternelle. Mais qu’est-ce que « ma langue » ? Ma langue maternelle est-elle (toujours) « ma langue » ? L’a-t-elle été un jour ? Et est-ce que « ma langue » s’arrête là où s’arrête ma langue maternelle ? Je suis justement en train d’en franchir les limites en écrivant dans une autre langue, en tapant au clavier des mots « étrangers » qui font indéniablement partie de « mon univers » et en énonçant des phrases qui, à mesure que je les compose, viennent elles aussi l’enrichir. J’« ai » à ma disposition (par apprentissage) plusieurs langues, mais aucune n’est « mienne », aucune ne l’a jamais été et ne le sera jamais. J’« ai » à ma disposition « une » langue que je parle, que personne d’autre ne parle exactement de la même manière, qui existe seulement en moi et à travers moi sans que je la possède ou que je la contrôle de bout en bout : oui, un hybride en perpétuel changement et perpétuel mouvement à base d’une poignée de langues que je peux identifier par leur nom, le tout résultant d’une cohabitation désordonnée dans mon cerveau et ma vie – l’un et l’autre comme enchâssés dans un environnement qui a également une incidence sur eux. Les frontières de nyelvembedeuten los límites del mio world. The limits of világom sono anche die Grenzen de mi langue.

  • 2  Yasemin Yildiz, Beyond the Mother Tongue. The Postmonolingual Condition, New York, Fordham Univers (...)
  • 3  « Je n’ai qu’une langue, ce n’est pas la mienne », déclare l’(hypothétique) unilingue de Derrida n (...)
  • 4  Voir Ludwig Wittgenstein, Philosophical Investigations, trad. G. E. M. Anscombe, 2e éd., Oxford, B (...)
  • 5  « On ne parle jamais qu’une seule langue », écrit encore Derrida (Le Monolinguisme de l’autre, Par (...)

4Ce vécu nous invite à nous aligner sur les positions de Yasemin Yildiz quand il s’interroge sur le « modèle unilingue » et sa sanctification de la langue maternelle (unique, définie) en tant qu’elle constitue le premier accès au monde et le gage ultime de l’authenticité2. Et nous pouvons noter, avec Jacques Derrida, qu’aucune langue (la langue de quiconque), fût-elle l’unique langue maternelle d’un sujet supposé monolingue, n’a jamais constitué non plus son bien propre3. Sans même évoquer les complexités d’une relation (post)coloniale ou celles qui caractérisent d’autres structures de pouvoir (linguistique), la langue (« naturelle ») se trouve toujours avoir été déjà partagée avec quelque Autre. Elle ne vit que dans, par, pour et grâce au partage, à travers les jeux de langage auxquels nous nous livrons avec les autres (et ici nous quittons le champ d’étude du premier Wittgenstein pour nous retrouver dans ses problématiques ultérieures4 – pour passer, autrement dit, du langage pris sous un angle statique et solipsiste au langage vu sous un angle dynamique et social) et seulement dans la mesure où elle continue à évoluer. Dans toute culture qui n’est pas totalement hermétique et isolée, partager signifie également que la langue évolue grâce aux contacts et en se mélangeant à d’autres langues5.

  • 6  C’était le titre du festival Ars Electronica en 2003. Voir le catalogue, Gerfried Stocker et Chris (...)

5Aujourd’hui, « cette » langue-là, qui est la « mienne », et bien d’autres langues (écrites), sont animées par les modes numériques du partage, avec leur façon d’aller bien plus loin, bien plus vite, et en joignant un public infiniment plus vaste que celui des modes analogiques. Les langues elles aussi partagent des espaces virtuels dans la mesure où elles empruntent la même superautoroute de l’information que ses infinies ramifications rendent supercomplexes. Et j’ai beau, moi, ne pas « parler » en code binaire, celui-ci sous-tend ces mots mêmes, à un niveau et d'une façon qui restent invisibles depuis la surface. Tout comme toute une série de langages et d’autres protocoles de programmation et de balisage qui servent à acheminer jusqu’à votre écran ce texte que je tape sur mon clavier. Il ne fait aucun doute que, à bien des égards, le code est pour de bon « le langage de notre temps6 », lui qui agit comme une courroie de transmission indispensable à tous les autres langages, dès lors que le numérique s’en empare.

  • 7  Annie Abrahams, « Ours Lingages – Documentation », 2017. [En ligne]  https://aabrahams.wordpress.c (...)
  • 8  David Crystal, Language and the Internet, 2éd., Cambridge, Cambridge University Press, 2001.
  • 9  David Crystal, Internet Linguistics. A Student Guide, Florence, Routledge, 2011, p. 7.

6On voit surgir des créations linguistiques engendrées par ce croisement de langues et leur cohabitation, entre idiomes « naturels » et langages « autres » au sein du cyberespace. « We nooses tous des bastardi elettronici che usano lingue globali […] Nous sommes tous des e-trangers, tous des nomades qui utilisent le globish bâtard des langues », écrit l’artiste Annie Abrahams dans un texte conçu pour une performance7. Dès 2001, David Crystal, pour faire la lumière sur la portée de modifications linguistiques susceptibles d’être entraînées par l’appartenance à un réseau mondial, mettait en évidence les capacités créatives de la rencontre entre langue et réseau – même si son point de vue restait unilingue concernant la langue anglaise dominante (et encore davantage à l’époque) et allait jusqu’à traiter plus ou moins comme une entité de plein statut la « langue spécifique » des emails, des groupes de discussion, etc8. Toujours est-il que nous ne pouvons que nous ranger à son point de vue lorsque, une décennie plus tard, il écrit : « En tant que linguiste, ce que je constate sur Internet, c’est une prolifération remarquable des modes d'expression disponibles dans une langue, bien plus importante que le développement stylistique qui avait accompagné en leur temps la naissance de l’imprimerie et celle des médias audiovisuels9

  • 10  Voir Mark Sebba, Shahrzad Mahootian et Carla Jonsson (dir.), Language Mixing and Code-Switching in (...)
  • 11  John C. Paolillo, « How much multilingualism ? Language diversity on the Internet », in Brenda Dan (...)
  • 12  Je renvoie à Sirpa Leppänen et Saija Peuronen, « Multilingualism on the Internet », in Marilyn Mar (...)

7Cela vaut non seulement pour les langues prises séparément, mais aussi pour leur brassage. Nos langues se mélangent et nous les mélangeons, ce que de nos jours nous faisons tout naturellement à l'écrit comme à l'oral10. Qu’on voie un certain nombre d’experts tirer la sonnette d’alarme sur les dangers d’une langue nivelée par le bas, le digitalk (parler numérique) n’empêche pas un public en progression constante d’accéder à plus de langage comme à plus de langues que jamais – même s’il reste vrai que « le support technique et les ressources disponibles varient considérablement d’une langue à l’autre » et qu’« Internet soit pour le moment loin de toucher la totalité de la planète en s’adressant aux usagers dans leur langue maternelle »11. Nous sommes constamment en train de fusionner différents médias et canaux d’expression en passant par leur traduction numérique, la langue, orale ou écrite, ne constituant qu’un ingrédient de ce mélange, lequel devient à son tour une langue12, avec pour résultat sous-jacent de donner une dimension plus vaste à l’idée que nous nous faisons du langage. Il suffit de penser à la manière dont les émoticônes sont devenus ces auxiliaires ordinaires de notre communication écrite quotidienne.

  • 13  Lev Manovich, The Language of New Media, Cambridge, MIT Press, 2002, p. 11.
  • 14 Cf. Erving Goffman, Frame Analysis. An Essay on the Organization of Experience, Boston, Northeaster (...)

8Lorsque les langues empruntent la voie des outils informatiques et des réseaux, elles ne peuvent plus être définies comme reposant sur le terme autonome et sans équivoque que l’on prononce, et pas davantage comme une suite de symboles manuscrits ou imprimés qui incarnerait un canal matériel univoque entre émetteur et récepteur. Comme l’explique Lev Manovich, « [un] programme informatique écrit par un programmeur subit une série de traductions : le langage informatique de haut niveau est compilé en code exécutable, lequel est à son tour converti par un assembleur en code binaire13 ». Tout texte écrit ou enregistré numériquement par l’utilisateur – par définition à l’aide d’un tel programme informatique – subit également cette série de traductions entre le moment où il entre dans la machine et celui où il en sort. C’est ainsi que toute forme linguistique finit par aboutir à une combinaison dont les différentes strates proviennent d’un ensemble de processus simultanés de traduction et de transformation où interviennent autant les couches d’instructions codées que la matérialité invisible des commutateurs binaires à l’échelle nanométrique, le tout aboutissant à une représentation sensible sur l’interface de sortie. Les mécanismes aussi bien que les systèmes sémiotiques auxquels sont soumis nos mots dans le traitement numérique sont d’une complexité qui dépasse l’utilisateur lambda, et les moules sociaux et discursifs14 dont nous avons l’habitude dans la communication se transforment en ces cadres techniques qui les remplacent ou viennent les compléter.

9Cette complexité est par définition un lieu où s’élaborent transformation et manipulation. La manipulation en est l’essence même. Elle peut être orientée, détournée, exploitée selon des modes et à des fins visibles et invisibles pour l’utilisateur. L’utilisateur régulier – orateur, écrivain, émetteur d’un « message » – ne contrôle qu’une infime partie du processus, la part émergée de l’iceberg numérique en expansion, et seulement dans la mesure où l’on peut parfaitement maîtriser la langue et la représentation. Mais ici (et maintenant) ce langage doit également s’inscrire (ou être inscrit) dans des cadres matériellement et numériquement prédéfinis. Et les outils que nous utilisons pour communiquer ne se contentent plus de façonner le message, de le couler dans ces formes prédéfinies engendrées par des énoncés déjà produits, qu’il s’agisse de l’utilisateur lui-même ou bien d’autres que lui, de nous faire penser à l’intérieur de ces formes éprouvées, mais encore ils observent et analysent nos données pour en extraire des informations sur l’expéditeur individuel, sur des groupes d’utilisateurs, sur des modèles linguistiques, ainsi que sur des modèles d’habitudes et de choix, histoire de faire surgir des données utiles pour le marché et à terme de monétiser chaque mot. Comme le note Pip Thornton :

  • 15  Pip Thornton, « Words as data : The vulnerability of language in an age of digital capitalism », C (...)

Que ce soit par le ciblage de mots-clés, par le courrier électronique, par les techniques d’optimisation des moteurs de recherche, par la diffusion d’informations ou par la mise à jour de profils, les mots qui circulent dans l’espace numérique sont de plus en plus chargés de valeur économique15.

  • 16  Pip Thornton, Language in the Age of Algorithmic Reproduction. A Critique of Linguistic Capitalism (...)

10En conséquence, « de la même façon que l’art à l’ère de la reproduction mécanique, le langage à l’ère de la reproduction algorithmique s’inscrit dans un système de mise à distance, d’abolition du contexte, de monétisation, avec tous les effets qu’on peut attendre au plan politique et social16 ».

  • 17  « Le guerilla gardening, tel que le définit Richard Reynolds, fait référence à “la culture illicit (...)

11Certains utilisateurs – programmeurs professionnels, geeks autodidactes, hackeurs, artistes et autres esprits curieux – sont capables d’intervenir dans des zones plus profondes, des codes, et de s’appuyer sur des langages de programmation afin de manipuler ou de gérérer des textes dans des langages « naturels » lisibles par l’homme. Cependant, cela n’empêche pas d’autres manipulations de se produire ailleurs dans les discours de ces mêmes manipulateurs du langage. Rien ne l’empêche. Pourtant, le cyberespace reste également un territoire de résistance qui connaît une relative liberté. Certaines des manipulations d’exploitation peuvent être détournées, révélées, déformées, nourries d’informations fausses ou inutiles. Ce n’est que de façon partielle et temporaire qu’on peut manifester liberté ou résistance, en les logeant dans les failles de la surveillance, en imitant les « guerilla gardeners » (guerilleros jardiniers)17 et en naviguant de manipulation en bricolage sur des systèmes qui, globalement et au bout du compte, échappent à « notre » contrôle.

  • 18  Alexander R. Galloway, The Exploit. A Theory of Networks, Minneapolis, University of Minnesota Pre (...)

12Mais qui sont-ils, ces « gens » qui sont aux commandes ? Des personnes ont construit les systèmes – nous pouvons même en identifier certains – et parmi elles, il en est qui continuent d’agir dans tel ou tel secteur, et peut agir sur telle ou telle fonction, y compris à des niveaux plus fondamentaux. Mais personne n’a plus « les manettes ». D’après Alexander Galloway, « telle est l’impasse : personne ne contrôle les réseaux, mais les réseaux sont contrôlés18 ». « Ils » continuent à bâtir des algorithmes, généralement à partir de « nos » activités, de ce qu’« ils » devinent de nos goûts ou de la morale que nous nous imposons, déductions obtenues à partir d’autres algorithmes qui traduisent nos langages, nos gestes et nos actions en fonction de leur propre logique prédéfinie et donc inévitablement biaisée, avec des erreurs de traduction inévitables mais impossibles à déceler. Pourtant, il n’est pas rare que les nouveaux algorithmes ainsi produits conduisent à des résultats imprévisibles qui échappent à leurs concepteurs et détournent leurs intentions initiales. Les langages inventés par nous/eux, et qu’on ne cesse de (ré)inventer sans savoir de quoi il retourne, sous-tendent et façonnent le monde dans lequel on vit – et vice versa.

  • 19  Un fascinant documentaire radio français permet de prendre la mesure de l’ampleur du chantier et m (...)

13« Les frontières de ma langue constituent les frontières de mon monde », voilà donc une équation à deux inconnues. Et ce qui saute aux yeux mieux que jamais, c’est le lien fort qui les enchaîne en un complexe inconnu, amorphe et évolutif – sans que pour autant la proposition en devienne une tautologie. Nos langues bâtardes, globish « mondialisées » ont de profonds rhizomes, longs et incroyablement enchevêtrés, connectés à un réseau planétaire de câbles qui les relie et en traversant les océans et les continents pour les aider à se nourrir du monde et à l’alimenter en retour19. Telle est la face matérielle de notre monde-langu.age, sur lequel « le mien » est branché, dans lequel il grandit (ou régresse) et qui assure sa croissance. C’est le terrain principal de nos jeux de langage aujourd’hui, même si ceux-ci se poursuivent également dans des espaces analogiques, dans le face-à-face et sur le papier. C’est désormais sur ce terrain que les règles sont établies et modulées, par et à travers nos jeux de langage. La question de la poule et de l’œuf se pose ainsi également à propos du langage et du réseau numérique. Le présent numéro d’Hybrid traite de cet enchevêtrement, en se concentrant principalement sur les frictions créatives « entre » les réseaux et les langues, entre les langues des réseaux, entre les réseaux de langues, et entre les langues dans les réseaux.

Être « entre » : espace et processus

  • 20  Bruce Sterling, The Hacker Crackdown [1992], Adelaide, The University of Adelaide, 2014. Souligné (...)
  • 21  Voir, par exemple, Albert-László Barabási, Linked. The New Science of Networks, Cambridge, Perseus (...)
  • 22  William Gibson, Neuromancer [1984], Londres, HarperCollins, 1995, p. 51.
  • 23  Karen Barad, « Diffracting diffraction : Cutting together-apart », Parallax, 20.3, 2014, p. 176, c (...)

14Bruce Sterling, en 1992, définit le cyberespace comme la « zone qui existe entre les téléphones20 ». Aujourd’hui on mettrait : entre les téléphones mobiles, les ordinateurs et toutes sortes d’objets intelligents. Et les personnes qui les utilisent. Ce sont les arêtes entre les nœuds, selon la terminologie en vigueur dans la théorie des réseaux21, qui constituent un espace. Pourtant, ce « entre » ne renvoie pas (seulement) à l’espace qui sépare deux entités, mais aussi à celui qui les relie. En 1984, William Gibson imaginait le cyberespace à venir comme une « hallucination consensuelle vécue quotidiennement par des milliards d’opérateurs légitimes22 ». De fait, il constituera également le lieu qui verra se produire entre formes, modes d’expression, discours, intérêts, pouvoirs, commandes et algorithmes des rencontres et des brassages, avec interpénétrations et transformations mutuelles. Que ce soient des ordinateurs et des serveurs localisés qui constituent le théâtre de ces opérations, ces imbrications ne sont requises et rendues possibles pour la plupart que par l’interconnectivité des machines. La « conversation » entre ordinateurs rend cette zone intermédiaire à la fois espace et mécanisme : la distance s’enrichit d’une dimension temporelle et active. Nous avons vu comment le passage par cette médiation débouche sur des traductions et des transformations. Il s’agit d’un espace et d’un mécanisme que ne peut s’approprier aucun des objets ou sujets qui le déterminent – les nœuds – mais dont la nature est en dernier ressort définie par ces « entités » autant qu’elle les définit. Les « entités » et les « identités » connectées ne peuvent être dissociées des « zones entre », à savoir les espaces et mécanismes qui les entourent, les connectent et les façonnent. Elles sont, pour reprendre un terme récurrent dans cette introduction, enchevêtrées. Or, Annie Abrahams et Emmanuel Guez nous rappellent ce sur quoi Karen Barad avait déjà attiré notre attention, notamment que « les enchevêtrements ne sont en aucun cas des unités. Ce phénomène n’efface pas les différences ; au contraire ; s’enchevêtrer implique se différencier, se différencier implique s’enchevêtrer23 ».

15Nos réflexions dans ce numéro tournent autour de la dynamique de ce phénomène d’intermédiation, de capacité relationnelle, de tension, d’évolutivité mettant en rapports des (sortes de) langages, des façons de dire, des médias, des plateformes et des identités. Les contributions abordent une série de questions imbriquées, si bien que l’on voit quelques fils courir à travers différents ensembles d’articles et établir de la sorte un réseau de relations entre notions et phénomènes, tout en se dérobant à un regroupement qui les indexerait sous une seule entrée : c’est que différents mots-clés mettent en évidence des connexions différentes et requièrent d’autres arrangements. La table des matières gagnerait en effet à être présentée comme un nuage interactif de balises relié à un nuage interactif de titres d’articles, où l’on verrait chaque balise appeler tous les articles qui lui sont liés et chaque titre d’article appeler toutes les balises pertinentes.

16Pour la suite, je me contenterai d’indications sur quelques-unes des relations et oppositions explorées par les auteurs des contributions, bien consciente du fait que la manière dont s’agencent ici les concepts présentés ne constitue qu’un moyen parmi d’autres de naviguer au sein de ces nuages ​​connectés.

Langue, écriture, code

17Les réseaux numériques et la Toile (ou Web, World Wide Web) ne vivent que dans et par les langues et les langages donc, dont les premières renvoient aux systèmes naturels utilisés pour parler et écrire et les seconds aux systèmes sémiotiques inventés à des fins spécifiques (langages de programmation, code binaire).

  • 24  John Cayley, « The Future of – Writing – Vilém Flusser + Language + John Cayley », Digital Review, (...)
  • 25  John Cayley, « The Future of – Writing – Vilém Flusser + Language + John Cayley », Digital Review, (...)

18Alors que John Cayley, dont la contribution à cette discussion a été publiée sous forme d’application interactive, insiste sur le fait que le code n’est pas une langue (naturelle), laquelle est « une faculté élaborée […] que notre espèce pratique en propre24 », Jean-Pierre Balpe·insiste sur l’importance de la distinction entre langue et langage, que l’anglais efface avec son terme unique pour désigner les deux, mais qui joue son rôle quand il s’agit d’expliquer le potentiel créatif de son générateur de texte. L’algorithme du générateur détourne le processus d’écriture utilisant un vocabulaire puisé dans le Web afin de traduire des structures linguistiques abstraites et d’obtenir la sortie du langage naturel débouchant sur des univers textuels horizontaux, organisés en réseaux et en deux dimensions, formant un « instantané permanent de la littérature humaine » (Balpe). Pour Cayley, « l’écriture est une pratique du langage-en-tant-que-tel, une façon de se livrer à l’acte d’écrire sans rien mettre en danger de l’intégrité de l’entité » ; il continue en disant que, « en tant que pratique humaine sociale, (un système d’)écriture joue un rôle à part entière dans la compétence langagière, le même exactement que toute langue naturelle »25.

  • 26  « On pourrait avancer que la [littérature numérique] est la forme privilégiée d’écriture numérique (...)

19Serge Bouchardon propose une position de compromis : elle consiste à regarder la littérature numérique – le générateur de texte de Balpe, par exemple, ou encore ses propres fictions interactives – comme une forme privilégiée d’écriture numérique qui nous aide à voir plus clair dans notre rapport à l’écriture, plus généralement26. En effet, le travail de Balpe montre que, lorsque nous interrogeons notre rapport à l’écriture numérique, nous questionnons du même coup le langage, entendu à la fois comme les langues que nous parlons et les langages que nous créons et utilisons pour manipuler numériquement les langues naturelles, alors que Cayley, pour sa part, braque le projecteur sur le fait qu’écrire est au fondement du langage et de la langue : à la fois une faculté et un exemple de sa mise en pratique.

20J. R. Carpenter poursuit dans cette dernière direction en décomposant la relation complexe qu’entretiennent dans son travail les différents modes d’entrecroisement entre programmation et langages humains pour engendrer du sens ensemble. Elle pose des questions du genre : « Quel est l’effet de la remontée à l’écran du code source ? », « En quoi syntaxe et grammaire propres aux langages de code auraient-elles les moyens d’infléchir une poétique vouée à la page et à l’écran ? ». Les interférences créatives, qui alimentent la recherche de Carpenter sur le support numérique, que ce soit un matériel imprimé ou une performance, produisent un type d’écriture inédit, qui comporte une syntaxe et un mode de signification qui n’appartiennent qu’à elles. Elles invitent donc, ce faisant, à un type de lecture qui transporte d’un médium et d’une langue sur l’autre certains pans de sa logique, avec un double effet : mettre en évidence et résoudre du même coup, grâce aux formes hybrides et transitionnelles ainsi suscitées, les tensions qu’elles entretenaient.

Code, IA, traduction

21Les travaux de Carpenter soulignent ce que présente de stratifié, tant au plan du texte que de sa traduction, la littérature numérique. Sur la couche superficielle de l’œuvre, les lecteurs peuvent voir distinctement une langue ou plusieurs, un idiome bâtard où ils reconnaissent du multilingue : il en existe des exemples chez Carpenter. Autre option : ils peuvent, en avançant dans l’œuvre, choisir une langue dans l’éventail proposé. C’est le cas de Déprise, de Serge Bouchardon et Vincent Volckaert, créé en 2010 en français, qui existe désormais en pas moins de dix versions – ce qui en fait l’œuvre la plus traduite de la littérature électronique – toutes accessibles à partir de la même page d’accueil. Créée d’abord par Adobe Flash, retiré de la circulation en janvier 2021, l’œuvre a également été réécrite en JavaScript (2018) ainsi que pour les smartphones de type Android et iOS (2019). Que signifie traduire et transcoder une œuvre qui met déjà en jeu un faisceau complexe de textualités et recourt à de riches protocoles de traduction de langue à langue et de langage de programmation à langage de programmation ? Si toute traduction (littéraire) implique une création transversale, c’est d’autant plus vrai dans le cas présent. Et si produire et « lire » de la littérature électronique ouvre des perspectives et des chemins nouveaux à l’écriture et à la lecture, le processus de sa traduction et transcodage éclaire aussi d’un jour inédit les complexités de l’œuvre restées encore insoupçonnées de certains, la façon dont sont interdépendants dans sa structure langage et code, ainsi que les présupposés latents, sur le codage et le processus de traduction, que cette intrication rend visibles et remet en cause. Serge Bouchardon et Nohelia Meza mettent en lumière les défis rencontrés dans le processus de traduction, la collaboration étroite entre les auteurs et les traducteurs pour faire du texte une partie relevant pleinement de l’interface interactive. Ils attirent l’attention sur un point : pour que les effets de texte restent intacts d’une langue à l’autre, il faut aller jusqu’à modifier aussi le code original, de la même façon exactement que le transcodage s’accompagnait obligatoirement d’un changement au plan des processus originaux. Ainsi, « original » et « traduction » s’entremêlent et interagissent, de sorte que le postulat de leurs « identités » respectives, qui prévalait généralement pour la traduction analogique, ne tient plus debout.

22Toutefois, le jeu des interactions ne s’arrête pas entre la traduction et le code ; le code a également un effet sur ce que nous entendons par traduction, en mettant derrière ce mot le résultat et le processus. Quittant l’individu humain, et le point de vue de l’artiste, de l’encodeur et du traducteur, Claire Larsonneur nous transporte du côté des robots qui écrivent, de l’intelligence artificielle (IA), du traitement automatique du langage naturel (TALN) et de la traduction automatique neuronale (NMT). Elle nous rappelle les implications (inattendues ?) des réseaux numériques non seulement dans les pratiques culturelles et l’identité, mais encore dans la diversité linguistique, dans la mesure où la technologie exacerbe les relations de pouvoir, tant politique qu’économique, qu’entretiennent entre elles les langues et leurs variantes linguistiques : ces réseaux déploient des algorithmes d’apprentissage automatique gourmands en données, moyennant quoi ils favorisent ceux qui ont une taille déjà considérable, ainsi que le résume ce meme (message à la ronde) posté sur Facebook :

Fig. 1

Fig. 1

Un algorithme d’apprentissage automatique entre dans un bar. Le serveur lui demande ? « Qu’est-ce que je vous sers ? » Et l’algorithme de répondre : « Qu’est-ce que tout le monde prend ? »

23Quand Google met en œuvre sa NMT massivement multilingue et donne ainsi de meilleures chances aux langues de moindre extension, il sert les principaux objectifs de l’entreprise en élargissant son empire capitaliste linguistique.

24La logique du capitalisme linguistique et la surveillance, voilà ce qui intéresse principalement Alexandra Saemmer, qui, dans l’enquête qu’elle mène sur les stratégies de Facebook, allie une recherche et un projet créatif, une « contre-utopie collaborative » qu’elle a intitulée Nouvelles de la Colonie. Saemmer y dévoile certains des outils qu’utilise Facebook pour contrôler les pratiques linguistiques des utilisateurs, parmi lesquels sa traduction automatique occupe une place importante. L’instrument ne se contente pas de s’appuyer sur des analyses statistiques fournies aussi bien à partir des usagers que par des bases de données externes, tâche qu’il effectue en utilisant un algorithme comme langage pivot entre langue source et langue cible, il profite aussi des connaissances des utilisateurs, qu’il invite à intervenir sur la traduction procurée. C’est là une façon pour les moteurs du site Web de travailler à une normalisation linguistique qui se nourrit des données de l’utilisateur, lui renvoie les formes dominantes, et utilise l’utilisateur pour amender son fonctionnement. Tout cela pour améliorer sans cesse sa base de données et ses algorithmes, lesquels aideront à mieux interpréter, à mieux exploiter la production linguistique des usagers. Tout ce que chacun d’entre nous, encouragé par le réseau social, exprime, augmente l’emprise sur notre langue. Les retombées vont bien au-delà du langage, comme le souligne Pip Thornton :

  • 27  Pip Thornton, « Words as data : The vulnerability of language in an age of digital capitalism », C (...)

La manipulation du système et la financiarisation du langage numérisé constituent une menace pour la sécurité et la stabilité de la société moderne. Les mots mêmes qui nous servent à communiquer, à apprendre, à débattre et à critiquer sont mis en péril par des algorithmes cachés censés les réorganiser et les bonifier, ainsi que par les bénéfices boursiers tirés par des entreprises privées comme Google. Il est alors légitime de nous poser la question de savoir jusqu’où le langage tiendra le coup et représentera une valeur sûre à l’ère numérique. En effet, comment pouvons-nous même parler de sécurité alors que nous ne pouvons pas parler en toute sécurité27 ?

Traduction, écriture, résistance

25Ce qui reste alors à faire, c’est de continuer à (ré)inventer nos langues et nos langages pour qu’ils échappent aux algorithmes. Bien conscients que le réseau numérique influence inéluctablement la condition humaine contemporaine, les membres de la Colonie se tournent vers une écriture de type créatif pour dénoncer et contrattaquer de l’intérieur le pouvoir de la plateforme. Un monde incertain de Jean-Pierre Balpe, source d’inspiration majeure pour Nouvelles de la Colonie, avait déjà chamboulé l’acte d’écrire et inondé Facebook à jet continu de textes de synthèse auxquels se mêlaient des interactions humaines. Saemmer souligne un autre point : Facebook, dit-elle, repose sur une idée utopique – et une idéologie – de consensus et de communauté, au nom de laquelle ses algorithmes cherchent à éliminer la dissension. Le mécanisme qui en découle relègue les voix divergentes dans la zone de l’invisible. Le rôle de la « littérature engagée » et de la « fonction politique du langage » auquel ces projets et profils donnent corps et vie consiste alors à résister aux tendances du capitalisme linguistique, à savoir la normalisation, l’homogénéisation – mais également la polarisation – et la rationalisation – et aussi, paradoxalement, la valorisation de l’affect et du délire. On peut le constater dans un certain nombre de formes expérimentales, y compris des modes d’écriture qui rendent les textes illisibles pour les algorithmes :

  • 28  Voir @TinyProtests, et @Protestitas pour l’édition espagnole.

26Ces « infimes manifestations » – pour reprendre le titre donné par Leonardo Flores à son bot Twitter de micro-résistance et qui correspondrait bien à l’ensemble du phénomène28 – parviennent à utiliser la « stratégie du faible », comme le dit Alexandra Saemmer, consistant, pour élargirla marge de manœuvre de l’individu, à explorer les formes de liberté encore disponibles dans l’espace virtuel colonisé par les magnats des médias sociaux.

27La traduction et l’écriture, activités profondément imbriquées, sont également essentielles pour résister aux discours dominants vagues mais bien ancrés, l’inégalité des sexes par exemple, et d’une façon générale l’étiquetage dans une catégorie de l’« Autre » (linguistique, culturel, politique, religieux…) pour le rejeter ou l’opprimer. Canan Marasligil·et·Lou Sarabadzic, toutes deux auteures, blogueuses, féministes, activistes et traductrices, braquent le projecteur sur le fait que vivre entre les langues, au milieu d’elles, à travers elles et grâce à elles peut rendre tout un chacun conscient de la nécessité de résister au pouvoir de toute voix unique ou uniforme qui s’élèverait pour revendiquer l’autorité en matière d’interprétation du réel. « Être, accepter, vivre un multilinguisme est une posture politique féministe », comme l’écrit Annie Abrahams, elle aussi, dans la contribution qu’elle a livrée pour le présent numéro. Canan Marasligil travaille en cinq langues et tient la traduction pour une forme d’activisme. L’essentiel de son activité de traductrice consiste à faire passer du turc en français et en anglais de la littérature et des bandes dessinées, pour faire franchir les frontières linguistiques à la voix d’auteurs politiquement engagés et faire connaître à l’étranger une culture contemporaine dont la richesse et la diversité sont restées confidentielles. Parmi ses nombreux projets participatifs et mis en ligne, City in Translation (« Ville en traduction ») approfondit le thème, souvent invisible, de l’omniprésence de plusieurs langues dans les espaces urbains de différents pays. Lou Sarabadzic, bilingue franco-anglaise dans sa vie comme dans ses œuvres, partage son expérience des troubles obsessionnels compulsifs, de la dépression et de la mélancolie dans deux blogs bilingues, Predicted Prose et Tel père, ainsi que sur les réseaux sociaux, s’attaquant de front aux tabous de la société. Ses tweets sont rédigés dans une langue ou dans l’autre, mais elle met un point d’honneur à traduire chaque statut publié sur Facebook afin de toucher le plus grand nombre de personnes possible. Ses posts expriment son engagement politique féministe et contre les discriminations de toutes sortes, et mentionnent fréquemment le travail d’auteurs moins connus, hommes et femmes, histoire de se rebeller contre l’élite littéraire dominante qui les ostracise. Blogs et médias sociaux exercent ainsi une fonction militante non négligeable, et la traduction est un outil essentiel non seulement pour avancer dans cette direction, mais encore pour mettre en évidence les limites de toute langue, discours ou projet, et résister à la tentation d’une position facile et réductrice.

Résistance, (plate)formes, identités

  • 29  Alexander R. Galloway, The Exploit. A Theory of Networks, Minneapolis, University of Minnesota Pre (...)
  • 30  Pip Thornton, Language in the Age of Algorithmic Reproduction. A Critique of Linguistic Capitalism (...)
  • 31  Donna Haraway, Staying with the Trouble. Making Kin in the Chthulucene, Durham, Duke University Pr (...)
  • 32  Pip Thornton, Language in the Age of Algorithmic Reproduction. A Critique of Linguistic Capitalism (...)
  • 33  Alexander R. Galloway, The Exploit. A Theory of Networks, Minneapolis, University of Minnesota Pre (...)

28La souplesse avec laquelle le support numérique peut assurer la présence simultanée de plusieurs langu.ages dans un espace partagé est un atout, et facilite les pratiques de l’intermédiation s’appuyant sur l’écriture dans l’ordre de la traduction. Les plateformes et les sites Internet prescrivent également certaines règles formelles : ils ont leurs « architextes » – selon le terme d’Yves Jeanneret et Emmanuel Souchier que cite Alexandra Saemmer –, qui imposent leur logique et leur système de valeurs. Jean-Pierre Balpe répand dans Facebook ses textes engendrés numériquement en mettant en œuvre une foule de profils de personnages fictifs devenus membres actifs du réseau et ayant des « amis » et des « followers » en grand nombre, dont la majorité sont des êtres de chair et d’os. Un monde incertain met ainsi en place une résistance non seulement contre les rôles et les mécanismes traditionnels de la communication littéraire, mais encore contre la charte spécifique de Facebook, qui exige que chaque profil renvoie à une personne réelle et n’autorise qu’un seul profil par personne. Il en va de même pour les contributeurs de Nouvelles de la Colonie : ce sont des avatars au nom ostensiblement inventé, souvent, qu’exploitent des gens dont on peut raisonnablement penser que chacun a aussi un « vrai » profil. Il est fréquent que les profils fictifs – l’œuvre de faussaires pour Facebook – publient des propos confus sur des vies et des univers fictifs, ce qui corrompt la qualité des données recueillies et vendues par l’entreprise, qui voit ainsi brouillée sa stratégie marketing. Si un tel sabotage délibéré du système par le biais de « données “malhonnêtes”, ou de données camouflées derrière leur statut encore incertain29 » ne constitue, il faut bien le dire, qu’une goutte dans l’océan des sujets facebookiens ignorants et obéissants, et que chaque profil, réel ou « fictif », dès lors qu’il est correctement connecté, participe au réseau et le renforce, il n’en constitue pas moins un élément indispensable de la « tactique des faibles », qui consiste à rendre visibles les mécanismes de pouvoir et contribue, à son échelle, modeste mais significative, à les ébranler. Travailler sans se cacher « de l’intérieur du système30 » et « vivre avec le trouble31 » est une réponse réfléchie au « paradoxe de la résistance32 » auquel nous confronte le réseau, à savoir que même nos résistances le renforcent. C’est aussi un mode de résistance qui, plutôt que d’opter pour « l’immobilisme ou le recul » ainsi que pour « la destruction de l’outil technologique dans une certaine illusion néo-luddiste », propose de « mettre la technologie dans un état d’hypertrophie, de la pousser au-delà même de son but », ce qui, selon Alexander Galloway, est le moyen d’avancer le plus efficace33.

29Moins rebelle mais tout aussi perspicace, Charlie Gere se concentre sur la petite sœur de Facebook, Instagram et son effet sur la perception : il étudie les incohérences entre l’expérience du temps et le soi tel que le (re)présentent, respectivement, la littérature moderniste et les médias sociaux contemporains tournant autour de l’image. Réfléchissant sur l’écriture autobiographique depuis Proust jusqu’à Instagram à travers le prisme de ses propres expériences glanées lors des deux voyages qu’il fit en Inde, en 1987, puis en 2019, il pointe le changement qui s’est opéré de la conception moderne, fondée sur la continuité/discontinuité de la durée, à une « condition épisodique » postmoderne, qu’incarne au plus haut point Instagram, où le soi prend l’aspect d’une « série de fragments sans lien entre eux ». Gere fait de l’exposition à la culture numérique l’agent de cette perception qui, comme il l’analyse, lui a fait perdre « tout sens de la dette » et a fait de lui un « postmoderniste superficiel ». Alors que pour Proust et le narrateur de sa Recherche, écrire fait que la vie est plus pleinement vécue – même si l’écriture revient également à renvoyer inéluctablement au passé le moment sur lequel on écrit – l’instagrammatologie de Gere soutient une théorie de l’« écriture » contemporaine qui repose sur la condition actuelle, à savoir que vivre une expérience équivaut à capturer une image et à la publier sur Instagram.

Identités, traduction, langue(s)

30Que devient l’identité, concept figé, dans le temps qui s’écoule, la condition épisodique pose la question. Malgré les instruments et les algorithmes proposés par les plateformes populaires en matière d’expression de soi et d’autoreprésentation qui sont à l’œuvre pour arranger et classer les identités en modèles exploitables, le support numérique peut alors tout aussi bien servir à résister à semblable réduction et faciliter (la représentation de) l’expérience de la réalité, non définie par l’essence, d’un soi dans la durée. Méditant sur une de ses œuvres, J. R. Carpenter explique comment la gestion des variables et de la mémoire par JavaScript, par exemple, épouse une logique de ce genre affectant le transitoire :

  • 34  J. R. Carpenter, « Translation, transmutation, transmediation, and transmission dans TRANS.MISSION (...)

TRANS.MISSION [DIALOGUE A] émet et reçoit des répliques qui concernent et utilisent le code source ainsi que les médias associés, fréquentés par des générations et des générations d’utilisateurs passés. Cette fréquentation peut s’entendre, en partie, comme le résultat d’une opération de mémoire. Dans un langage de programmation comme le langage C, l’expression « var = » renvoie à un emplacement spécifique en mémoire. Un emplacement est toujours à la fois un lieu et l’acte de le localiser. Ainsi, un emplacement existe toujours avant d’être localisé. Pourtant, plutôt que d’assigner des variables à un emplacement spécifique de la mémoire, JavaScript partage tout ce qui fait tourner les processus, y compris la mémoire, entre réseaux et périphériques. Tant qu’on n’y a pas fait référence, l’emplacement est flottant. Une fois qu’il a été référencé, via un sous-système dit « ramasse-miettes », une variable peut disparaître. Ou bien la référence à celle-ci peut disparaître. Cette façon d’allouer de la mémoire en la dispersant, en lui donnant ce statut fugace et transitoire, s’accorde parfaitement avec l’activité de performance mettant en scène un récit traitant du lieu et du changement de lieu34.

31Emplacement, mémoire, langue, les trois sont en mouvement dans ces opérations, et, en l’occurrence, également dans le produit abouti, qui est lui-même « un » « texte » changeant toutes les minutes environ, ce qui n’autorise qu’un bref coup d’œil totalement incapable d’emmagasiner le sens de ce qu’il lit.

32La description que donne Carpenter pourrait également s’appliquer métaphoriquement aux ancrages géographiques, à l’appartenance et à la mémoire, trois propriétés qui définissent l’individu à travers le temps. La variabilité, le déplacement et la mémoire disséminée sont au cœur de l’expérience multilingue, en particulier lorsqu’elle est vécue à travers le mouvement et la migration, qui sous-tend le travail de Carpenter, tout comme celui de·Canan Marasligil·et·d’Annie Abrahams. Sarabadzic, qui, comme nous l’avons vu, « vit entre les langues » et à ce titre, dans la traduction, affirme sans ambages que l’espace numérique, loin d’avoir été pour elle un simple outil de communication, a servi de fondement au type d’« identité » linguistique, culturelle, sociale, sexuelle, et ainsi de suite, dans laquelle elle s’est coulée le plus confortablement :

Mon identité en tant que Lou Sarabadzic a commencé sur internet, parce qu’elle me permettait d’être fragmentée, composite, hybride. Autant de choses que je pense, en effet, être.

33Marasligil, d’origine turque, a grandi à Bruxelles, où elle a appris le français et le néerlandais et étudié l’espagnol et l’anglais à l’université. Elle vit aujourd’hui à Amsterdam et parle de « la traduction comme mouvement », celui-ci comme celle-là étant indissociables de son récit personnel, de son histoire :

Ma réalité est enracinée dans le mouvement : entre les lieux, les langues, les émotions. Elle est constante et imprévisible.

34Comme elle l’a dit explicitement lors d’un atelier de traduction pour les étudiants, on traduit avec sa biographie. Le seul « point » « fixe » où elle demeure présente, où qu’elle se trouve et vers où qu’elle se dirige, est le cyberespace, aussi diffus qu’il est réparti, un lieu en perpétuel mouvement. La zone entre les téléphones. Enfin et surtout, toute l’œuvre d’Annie Abrahams·consiste à expérimenter à travers la performance la communication numérique en mobilisant tous les types de langage possible pour contrecarrer les approches réductrices et essentialistes de la présence, de l’identité, de l’Autre et de la communication. Pour citer la contribution qu’on trouvera dans le présent numéro :

Je suis invisible, exotique, non identifiable, floue, trouble, changeante, grossière, vulgaire, rustre, crue, insolente, naïve, aliénée.

Je suis queer, hybride, complexe, malléable, pliable, souvent seule, silencieuse, distordue, déformée, subversive, solitaire.

Je suis parfois aussi abjecte, offensante, souvent incompréhensible et impolie.

Je parle une langue cassée, ma langue est bâtarde, bancale, tordue, tortue, torte, tortueuse.

Un e-tranger vit entre les cultures, est nulle part et partout à la fois.

Nous sommes des hommes traduits, complexes [...]

35En 1996, note-t-elle dans son livre Fromestranger to E-stranger (2014), « quand j’ai commencé à surfer sur Internet […] j’étais très heureuse de pouvoir me rendre dans un endroit où tout le monde était nomade, où être étranger à l’autre était la règle ». Cinq ans plus tard, on peut lire dans son article ici :

N’étant plus retenue dans une aire linguistique particulière, je pouvais me mouvoir à travers plusieurs. Plus de frontières, plus de nations, personne pour me revendiquer. Je commençais à aimer mon multilinguisme et cessais de me considérer comme handicapée.

  • 35  Jannis Androutsopoulos, « Networked multilingualism : Some language practices on Facebook and thei (...)

36Les frontières et les nations continuent d’exister, tout comme les frontières linguistiques et autres, bien entendu. Jannis Androutsopoulos – lui-même linguiste grec vivant en Allemagne et écrivant souvent en anglais – a néanmoins également soutenu, d’après des observations portant sur de nombreux locuteurs, que le « multilinguisme en réseau » est un mode particulier d’expérience multilingue rendu possible par l’environnement numérique. Selon lui, ce dernier facilite « aussi bien des relations “fluides” et “flexibles” entre la langue, l’appartenance ethnique et le lieu qu’entre la pratique linguistique et la possession de la langue35 ». Attachons-nous à ce dernier point : s’il y a une conclusion générale vers laquelle convergent les différentes réflexions que réunit le présent numéro sur les divers types et modes de présence et d’(inter)action de la/les langue(s) et des langages dans « l’espace entre les téléphones » aussi bien que dans l’espace numérique entre les langu.ages, peut-être trouverons-nous sa meilleure formulation par le biais de ce qu’il advient de la possession. Ce qu’il advient du « mon » possessif dans la proposition de Wittgenstein, qui marque un rapport au langage et au monde, en même temps qu’il fait le lien entre les deux.

  • 36  L’analogie est évidemment imparfaite (toutes les analogies ne le sont-elles pas ?). La tortue qui (...)
  • 37  C’est un point de vue bien évidemment optimiste. « Ils » n’ont pas besoin d’exercer un total contr (...)

37Premièrement, malgré toutes les avancées du capitalisme linguistique, tant les interventions créatives des artistes que les analyses académiques suggèrent que dans un monde de plus en plus intriqué avec les réseaux numériques l’appropriation, de quelque nature qu’elle soit, de la langue par quiconque – individus, communautés linguistiques, sociétés, mais aussi propriétaires des outils les plus puissants capables de surveiller, d’exploiter et de contrôler l’utilisation de la langue par les autres – semble moins à portée que jamais. L’échelle des contrôles peut compter divers degrés, on peut aussi élargir son champ, on n’empêchera pas qu’une dystopie linguistique orwellienne complète reste impossible, car, plus le réseau de réseaux est vaste et complexe, plus il offre d’espaces et de chances à saisir aux poches de résistance, que ce soit sous la forme de mouvements à grande échelle, de « micro-manifestations » ou d’actions créatives au quotidien qui sortent des schémas de routine. Parmi les tournures que peut prendre une telle créativité, nous trouvons le brassage des langues avec passage fluide de l’une à l’autre, leur déformation, le changement de médias et de formes, l’empilement, etc. Si les modes de pensée et d’expression évoluent avec la technologie, la prise de conscience croissante de la surveillance et de l’exploitation, ainsi que la prolifération de nouveaux outils et cadres poussent également les utilisateurs à réinventer leurs langu.ages, toujours avec une longueur d’avance sur ceux qui tentent d’en prendre le contrôle. Mais plus généralement, l’IA et les langages algorithmiques interprétables par des machines intelligentes ne peuvent jamais vraiment ni contrôler ni remplacer les langues naturelles. Si rapide, si puissant soit-il, l’Achille numérique est à jamais coincé derrière la tortue, même s’il tente de prédire la trajectoire de sa concurrente ou de lui en assigner une. En réalité, ce n’est pas son intérêt : il n’y a pas de ligne d’arrivée à atteindre dans cette course ; le but est de la poursuivre. Si Achille gagnait, le jeu serait terminé et perdu pour tout le monde36. Sans compter que ce que les machines et les algorithmes finissent par faire et produire échappe de plus en plus aux humains mêmes qui les inventent et les utilisent. « Ma » langue alors, que je ne possède ni ne contrôle entièrement, ne peut jamais non plus être entièrement (celle/sous le contrôle) de quelqu’un d’autre37.

  • 38  Ainsi se questionne de nouveau Derrida : « Est-elle jamais en possession, la langue, une possessio (...)
  • 39  Ceci même si nous ne suivons pas Wittgenstein jusqu’au bout dans son argument selon lequel « le su (...)
  • 40  Alexander R. Galloway, The Exploit. A Theory of Networks, Minneapolis, University of Minnesota Pre (...)
  • 41  Évidemment la notion de « sujet » pose problème dès le départ, car ce terme garde une connotation (...)
  • 42  Alexander R. Galloway, The Exploit. A Theory of Networks, Minneapolis, University of Minnesota Pre (...)
  • 43  Il y mentionne brièvement le travail d’Ada Lovelace et de Francesca Nori.
  • 44  Karen Barad, « Diffracting diffraction : Cutting together-apart », Parallax, 20.3, 2014, p. 179. (...)

38Deuxièmement, lu dans le registre de la propriété, le mot mon présuppose dans le même temps l’existence d’un sujet autonome qui peut et veut exercer des droits et un contrôle, et celle d’un objet fini et identifiable – fût-il immatériel – qui peut être possédé. Si d’entrée de jeu nous remettions en question la possibilité de posséder la langue38, les expériences et les analyses présentées dans ce numéro combattent comme infondée et dénuée d’intérêt pareille approche dualiste sans nuance de notre réalité de « sujet-et-objet » connectés en réseau. Les auteurs mettent en évidence que la meilleure façon de comprendre ce « mon » est de le tenir pour un marqueur de repérage au sein du monde et de la/des langu.age(s) et par rapport à elles/eux, repérage en lui-même instable, en mutation, sans cap visible et multiple dans la mesure où il s’insère dans plusieurs réseaux simultanés qui se recoupent et se recouvrent. Tel est aussi le sens du possessif dans l’emploi qu’en fait Wittgenstein : il renvoie à la position à partir de laquelle le « sujet » voit le monde, sans pouvoir se voir, lui. Une position qui, plutôt que de traduire la notion de possession, ne fait que délimiter la portion du monde à laquelle le sujet a accès39. Si les réseaux sont généralement conceptualisés en graphes comportant des jonctions et des tronçons, représentés respectivement par des points et des lignes nets, les nœuds ou jonctions apparaissent ici nébuleux, référant à des sujets (post)humains et (numériques) « flous, troubles, changeants ». Et si, comme le fait remarquer Alexander Galloway, « les sujets pris en tant qu’entités distinctes sont les producteurs et les auxiliaires mêmes du contrôle en réseau », où il faut entendre par entité distincte l’acte et le résultat « instituant à la fois le spécifique et le générique »40, c’est-à-dire l’attribution d’une identité et d’une catégorie, la meilleure manière de résister au contrôle est alors de résister aux identités et aux catégories prédéfinies. Plutôt que de laisser les arêtes du graphe définir notre place, nous pouvons profiter de la dynamique de ces « intermédiations » entrecroisées liées au processus qui nous connectent et impliquent transition, traduction et manipulation pour revendiquer et maintenir la nature floue, trouble, changeante qui fait de « chacun » de nous un sujet singulier41. Galloway lui-même signale que « la distinction entre nœuds et arêtes n’en a plus pour longtemps » et que « les nœuds ne sont que des arêtes dilatées, tandis que les arêtes ne sont que des nœuds hypercinétiques restreints »42. Alors que dans sa théorie des réseaux, au reste clairvoyante, stimulante et anticipatrice, Galloway parvient à ne pas citer une seule femme43, et, pareillement, se contente de simples allusions à ce qu’il mettrait derrière d’éventuelles stratégies de résistance par l’hypertrophie, cette remise en question de l’approche dualiste s’aligne nettement sur les solutions proposées par des féministes radicales, des intellectuelles queer et posthumanistes comme Donna Haraway, Karen Barad ou Rosi Braidotti. « Les frontières volent en éclats ; les temps, les lieux, les êtres s’interpénètrent », comme le dit Barad44. Il ne s’agit pas d’une nouvelle sorte de subjectivité, mais plutôt d’une (pas si) nouvelle compréhension de notre intrication, qui s’est simplement exacerbée et manifestée plus clairement du fait des réseaux numériques. Les limites extérieures de « moi », « mon » monde et du monde tout court, tout comme celles de « ma » langue et de la/le langu.age en tant que tel.le, et les « arêtes » qui nous relient, tout cela reste donc tout aussi flou, trouble, changeant.

  • 45  Pip Thornton, Language in the Age of Algorithmic Reproduction. A Critique of Linguistic Capitalism (...)

39En bref, les analyses et les propositions de ce numéro d’Hybrid présentent et invitent une compréhension non essentialiste des agents et des composantes de ce jeu complexe, où figurent non seulement les formations abstraites du langage, de l’identité linguistique et culturelle, de la créativité, du pouvoir d’agir, mais encore les mises en œuvre, comme l’écriture, le codage et la traduction, voire les infrastructures, les types de médias et les plateformes et ceux qui les alimentent, et les outils de pouvoir et d’exploitation enfin, ainsi que les moyens d’y résister. Plutôt que d’essayer de cerner la forme ou les contours de ce monde-langu.age, ces articles appellent à éprouver et à explorer ses potentiels de force active et créatrice qui peuvent nous aider à « se réapproprier le langage accaparé par le marché algorithmique45 » et lutter contre les tentatives de (dé)finir « notre » monde.

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Yildiz, Yasemin, Beyond the Mother Tongue. The Postmonolingual Condition, New York, Fordham University Press, 2011.

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Notes

1  Ludwig Wittgenstein, Tractatus Logico-Philosophicus, Side-by-Side-by-Side-Edition [1922], éd. Kevin C. Klement, comportant le texte original, et en parallèle les deux trad. angl. d’Ogden/Ramsey et de Pears/McGuinness, 2019. [En ligne]https://people.umass.edu/klement/tlp/ [consulté le 18 avril 2020], § 5.6.

2  Yasemin Yildiz, Beyond the Mother Tongue. The Postmonolingual Condition, New York, Fordham University Press, 2011, p. 6 ssq.

3  « Je n’ai qu’une langue, ce n’est pas la mienne », déclare l’(hypothétique) unilingue de Derrida non sans provocation (Le Monolinguisme de l’autre, Paris, Galilée, 1996, p. 13).

4  Voir Ludwig Wittgenstein, Philosophical Investigations, trad. G. E. M. Anscombe, 2e éd., Oxford, Basil Blackwell, 1958, p. 5 ssq.

5  « On ne parle jamais qu’une seule langue », écrit encore Derrida (Le Monolinguisme de l’autre, Paris, Galilée, 1996, p. 21).

6  C’était le titre du festival Ars Electronica en 2003. Voir le catalogue, Gerfried Stocker et Christine Schöpf (dir.), Code : Code – the Language of Our Time. Code – Law, Code – Art, Code – Life, Ostfildern-Ruit, Hatje Cantz, 2003.

7  Annie Abrahams, « Ours Lingages – Documentation », 2017. [En ligne]  https://aabrahams.wordpress.com/2017/10/31/ours-lingages-documentation/ [consulté le 25 avril 2020].

8  David Crystal, Language and the Internet, 2éd., Cambridge, Cambridge University Press, 2001.

9  David Crystal, Internet Linguistics. A Student Guide, Florence, Routledge, 2011, p. 7.

10  Voir Mark Sebba, Shahrzad Mahootian et Carla Jonsson (dir.), Language Mixing and Code-Switching in Writing. Approaches to Mixed-Language Written Discourse, Londres, Taylor & Francis Group, 2011.

11  John C. Paolillo, « How much multilingualism ? Language diversity on the Internet », in Brenda Danet et Susan C. Herring (dir.), The Multilingual Internet. Language, Culture, and Communication Online, Oxford, Oxford University Press, 2007.

12  Je renvoie à Sirpa Leppänen et Saija Peuronen, « Multilingualism on the Internet », in Marilyn Martin-Jones, Adrian Blackledge et Angela Creese (dir.), The Routledge Handbook of Multilingualism, Londres, Routledge, 2012, p. 398.

13  Lev Manovich, The Language of New Media, Cambridge, MIT Press, 2002, p. 11.

14 Cf. Erving Goffman, Frame Analysis. An Essay on the Organization of Experience, Boston, Northeastern University Press, 1986.

15  Pip Thornton, « Words as data : The vulnerability of language in an age of digital capitalism », Crest Security Review n° 9, 2019. [En ligne] https://crestresearch.ac.uk/comment/thornton-words-as-data/ [consulté le 5 avril 2020].

16  Pip Thornton, Language in the Age of Algorithmic Reproduction. A Critique of Linguistic Capitalism, thèse de doctorat non publiée soutenue à l’université de la Royal Holloway, University of London, 2019, p. 24. [En ligne] https://pure.royalholloway.ac.uk/portal/en/publications/language-in-the-age-of-algorithmic-reproduction-a-critique-of-linguistic-capitalism(06a016fc-6f1b-4880-abb8-d139b5d49d60).html [consulté le 26 avril 2020].

17  « Le guerilla gardening, tel que le définit Richard Reynolds, fait référence à “la culture illicite d’une terre appartenant à un tiers”, que le propriétaire n’a en général pas bien gardée entretenue. Les jardiniers guérilleros plantent des tulipes sur les ronds-points, des légumes sur les bords des routes et des jonquilles dans des parcs qui ont été abandonnés. Ces militants qui agissent de façon pacifique éprouvent un plaisir tout particulier à protéger leur tâche d’un voile de mystère et d’anonymat ; à déployer des efforts continus pour que le monde soit plus agréable, moyennant des interventions aussi légères qu’esthétiques ; et à nouer des liens, particulièrement avec la communauté des cultivateurs hors-la-loi, des jardiniers et militants écologistes en général, et avec la nature même. Ils tirent du plaisir à avoir des résultats, mais c’est surtout agir qui compte pour eux » (David Gauntlett, Making Is Connecting. The Social Meaning of Creativity, from DIY and Knitting to YouTube and Web 2.0, Cambridge, Polity, 2011, p. 70).

18  Alexander R. Galloway, The Exploit. A Theory of Networks, Minneapolis, University of Minnesota Press, 2007, p. 39 (souligné dans l’original).

19  Un fascinant documentaire radio français permet de prendre la mesure de l’ampleur du chantier et montre les aspects matériels de la construction du réseau intercontinental : François-Charles Domergue (dir.), « Dans la tuyauterie d’Internet », France Culture, 13 mars 2020, [en ligne] https://www.franceculture.fr/emissions/grand-reportage/cable-internet [consulté le 28 mars 2020].

20  Bruce Sterling, The Hacker Crackdown [1992], Adelaide, The University of Adelaide, 2014. Souligné dans l’original.

21  Voir, par exemple, Albert-László Barabási, Linked. The New Science of Networks, Cambridge, Perseus Publishing, 2002.

22  William Gibson, Neuromancer [1984], Londres, HarperCollins, 1995, p. 51.

23  Karen Barad, « Diffracting diffraction : Cutting together-apart », Parallax, 20.3, 2014, p. 176, cité dans Annie Abrahams et Emmanuel Guez, « “The machinic author’ artist’s statement : The reading club” », Journal of Creative Writing Studies, vol. 4, n° 1, 2019. [En ligne] https://scholarworks.rit.edu/jcws/vol4/iss1/8 [consulté le 18 avril 2020].

24  John Cayley, « The Future of – Writing – Vilém Flusser + Language + John Cayley », Digital Review, juin 2020. [En ligne] http://thedigitalreview.com/issue00/future-of-language/index.html [consulté le 24 juillet 2020].

25  John Cayley, « The Future of – Writing – Vilém Flusser + Language + John Cayley », Digital Review, juin 2020. [En ligne] http://thedigitalreview.com/issue00/future-of-language/index.html [consulté le 24 juillet 2020].

26  « On pourrait avancer que la [littérature numérique] est la forme privilégiée d’écriture numérique qui questionne notre rapport à l’écriture. » (Serge Bouchardon, La Valeur heuristique de la littérature numérique, Paris, Hermann, 2014, p. 107 sq.)

27  Pip Thornton, « Words as data : The vulnerability of language in an age of digital capitalism », Crest Security Review n° 9, 2019. [En ligne] https://crestresearch.ac.uk/comment/thornton-words-as-data/[consulté le 5 avril 2020].

28  Voir @TinyProtests, et @Protestitas pour l’édition espagnole.

29  Alexander R. Galloway, The Exploit. A Theory of Networks, Minneapolis, University of Minnesota Press, 2007, p. 136.

30  Pip Thornton, Language in the Age of Algorithmic Reproduction. A Critique of Linguistic Capitalism, thèse de doctorat non publiée soutenue à l’université de la Royal Holloway, University of London, 2019, p. 27.

31  Donna Haraway, Staying with the Trouble. Making Kin in the Chthulucene, Durham, Duke University Press, 2016.

32  Pip Thornton, Language in the Age of Algorithmic Reproduction. A Critique of Linguistic Capitalism, thèse de doctorat non publiée soutenue à l’université de la Royal Holloway, University of London, 2019, p. 27.

33  Alexander R. Galloway, The Exploit. A Theory of Networks, Minneapolis, University of Minnesota Press, 2007, p. 136.

34  J. R. Carpenter, « Translation, transmutation, transmediation, and transmission dans TRANS.MISSION [A.DIALOGUE] », Cahiers virtuels du Laboratoire NT2, n° 7, avril 2014. [En ligne] http://nt2.uqam.ca/fr/cahiers-virtuels/article/translation-transmutation-transmediation-and-transmission-transmission [consulté le 25 mars 2021] (c’est moi qui souligne).

35  Jannis Androutsopoulos, « Networked multilingualism : Some language practices on Facebook and their implications », International Journal of Bilingualism, vol. 19, n° 2, 2015, p. 185 sq.

36  L’analogie est évidemment imparfaite (toutes les analogies ne le sont-elles pas ?). La tortue qui fait la course pourrait être imaginée dans le cas présent comme tortue du monde, qui porte sur son dos les éléphants sous-tendant notre monde… « Nous » représenterions à la fois la tortue et le monde, Achille et les éléphants, « eux », coincés derrière et entre « nous », « nous » incitant à continuer de bouger pour qu’« ils » puissent exploiter chacun de nos pas. Mais encore une fois, il s’agit plutôt d’une symbiose où l’opposition entre « nous » et « eux » est une distinction trop simpliste qui nous donne l’illusion que « nous » sommes (les) victimes et que nous pourrions, allez savoir comment, nous libérer de cette dynamique ; que notre symbiose avec « eux » n’est pas profonde et organique et qui  fonctionne seulement parce que « nous » aimons bien, et que nous en redemandons…

37  C’est un point de vue bien évidemment optimiste. « Ils » n’ont pas besoin d’exercer un total contrôle pour anéantir « nos » langues, ni pour nous écraser. Mais nous n’avons pas à subir cela non plus pour accepter de porter « leur » poids et de continuer à « les nourrir ». Ils l’ont déjà fait ; nous sommes déjà en train de le faire. N’empêche que « nous » continuons nos « mini-manifestations »…

38  Ainsi se questionne de nouveau Derrida : « Est-elle jamais en possession, la langue, une possession possédante ou possédée ? », avant d’établir qu’« il n’y a pas de propriété naturelle de la langue, celle-ci ne donne lieu qu’à de la rage d’appropriation, à de la jalousie sans appropriation », et qu’il n’existe en aucun cas un langage, parce qu’« il est impossible de compter les langues » (Le Monolinguisme de l’autre, Paris, Galilée, 1996, p. 35, 46, 55). Mais il n’est pas nécessaire d’être un déconstructiviste pour admettre que ce fondement est impossible, d’ailleurs il n’existe aucun consensus scientifique non plus : « Combien de langues sont-elles parlées dans le monde ? La réponse la plus honnête est que personne ne le sait réellement, les estimations des experts varie entre 4 000 (au moins) et 7 000 (au plus) », constate Paolillo, énumérant les difficultés rencontrées face au recensement et au consensus sur le statut de certains dialectes/langages (« How much multilingualism ? Language diversity on the Internet », in Brenda Danet et Susan C. Herring (dir.), The Multilingual Internet. Language, Culture, and Communication Online, Oxford, Oxford University Press, 2007).

39  Ceci même si nous ne suivons pas Wittgenstein jusqu’au bout dans son argument selon lequel « le sujet n’appartient pas au monde, mais il est une frontière du monde » (Tractatus, § 5.632, dans la traduction de Gilles-Gaston Granger, Paris, Gallimard, 1993), et que nous maintenions plutôt la position (peut-être contradictoire) selon laquelle le « sujet », tout en étant dans un certain sens la limite de « son » monde, lui appartient également.

40  Alexander R. Galloway, The Exploit. A Theory of Networks, Minneapolis, University of Minnesota Press, 2007, p. 41 et 37.

41  Évidemment la notion de « sujet » pose problème dès le départ, car ce terme garde une connotation politique identitaire statique et suggère une entité indépendante aux contours définis. Comme l’écrit Yasmin Yildiz : « [N]ous devons imaginer de nouveau les sujets comme entités ouvertes à des identifications linguistiques croisées, si ce n’est tissées à partir du tissu de nombreuses sources linguistiques. Cette multiplicité rompt avec la prémisse monolingue si souvent cachée dans l’idée que la langue est en corrélation avec l’identité. Les langues sont en effet liées aux identités, mais pas de manière prédéterminée et prévisible » (Beyond the Mother Tongue. The Postmonolingual Condition, New York, Fordham University Press, 2011, p. 205).

42  Alexander R. Galloway, The Exploit. A Theory of Networks, Minneapolis, University of Minnesota Press, 2007, p. 99.

43  Il y mentionne brièvement le travail d’Ada Lovelace et de Francesca Nori.

44  Karen Barad, « Diffracting diffraction : Cutting together-apart », Parallax, 20.3, 2014, p. 179.

45  Pip Thornton, Language in the Age of Algorithmic Reproduction. A Critique of Linguistic Capitalism, thèse de doctorat non publiée soutenue à l’université de la Royal Holloway, University of London, 2019, p. 24.

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Table des illustrations

Titre Fig. 1
Légende Un algorithme d’apprentissage automatique entre dans un bar. Le serveur lui demande ? « Qu’est-ce que je vous sers ? » Et l’algorithme de répondre : « Qu’est-ce que tout le monde prend ? »
URL http://www.hybrid.univ-paris8.fr/lodel/docannexe/image/1411/img-1.png
Fichier image/png, 193k
Titre Fig. 2
URL http://www.hybrid.univ-paris8.fr/lodel/docannexe/image/1411/img-2.png
Fichier image/png, 54k
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Pour citer cet article

Référence électronique

Erika Fülöp, « Le réseau créatif des langu.ages », Hybrid [En ligne], 07 | 2021, mis en ligne le 15 juin 2021, consulté le 04 août 2021. URL : http://www.hybrid.univ-paris8.fr/lodel/index.php?id=1411

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Auteur

Erika Fülöp

Erika Fülöp est maîtresse de conférences en études françaises à l’université de Lancaster. Elle a précédemment enseigné à New College, université d’Oxford (2012-2013), et occupé un poste de chercheuse postdoctorale au Centre interdisciplinaire de narratologie de l’université de Hambourg en tant que boursière de la Fondation Alexander-von-Humboldt (2013-2015). Elle a publié de nombreuses études dans le domaine de la littérature moderne et contemporaine française, dont une monographie intitulée Proust, the One, and the Many. Identity and Difference in À la recherche du temps perdu (Legenda, 2012) et dirigé quatre collectifs. Ses recherches et publications récentes et en cours portent sur la littérature numérique et les développements multimédias de l’écriture littéraire et des réseaux, en particulier sur Facebook et sous forme de vidéo sur YouTube. Membre actif du laboratoire de recherche The Authors and the World à Lancaster et de l’Electronic Literature Organization, elle a organisé plusieurs colloques sur l’impact des réseaux numériques sur l’écriture et la vie littéraires et vient de terminer un livre sur la littérature sur YouTube, coécrit avec Gilles Bonnet et Gaëlle Théval.

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