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Éditorial

Anne Sèdes

Texte intégral

1Ce sixième numéro de la revue Hybrid propose comme thématique l’écoute, à l’intersection des arts et des médiations humaines, en mettant un focus particulier sur les mutations induites par les technologies du numérique.

2Traiter l’écoute comme une activité humaine, vivante, singulière et sociale, intersubjective, en action dans la boucle cognitive de l’engagement corporel, en interaction avec notre environnement artistique, organolgique, numérique, sociétal, dans une perspective épistémologique interdisciplinaire voire indisciplinée, telle était notre perspective de départ.

3Plutôt que d’esquisser un état de l’art mettant en exergue quelques grandes signatures de l’essai philosophique en milieu universitaire, ou de rappeler des catégories bien connues de l’ontologie de l’écoute (écoute causale, écoute réduite, écoute sémantique, écoute écologique… ), nous avons choisi le décentrement, ouvert à l’accueil d’une grande diversité d’approches. Le temps du renouvellement épistémologique nécessite parfois de prendre le large pour revenir au cœur du sujet.

4Loin d’épuiser la thématique, nous publions une sélection de textes et entretiens qui témoignent de questionnements, de recherches et de créations en train de se faire, puisant dans des approches et disciplines diverses, et qui sont traversés par l’écoute, notion plus complexe qu’il n’y parait.

5Nous présentons pour commencer un entretien informel avec Michèle Castellengo, musicienne et spécialiste de l’acoustique musicale. Notre but n’était pas de comprendre comment la science physique du son mesure la matière sonore et audible, mais plutôt d’estimer l’écart entre l’écoute du son dit musical, en tant qu’activité humaine corporellement engagée, en acte, et la façon dont les sciences exactes décrivent la physique de la matière sonore donnée à entendre, à écouter. Aborder l’écoute comme un objet d’étude, c’est aussi interroger le rapport aux autres, c’est questionner le vocabulaire employé pour en parler, les emprunts aux autres disciplines, les héritages. C’est aussi s’interroger sur ce qui fait musique.

6Dans un tout autre monde, celui des interactions humaines en milieu urbain, nous donnons la parole à Anthony Pecqueux qui nous invite à une approche socio-anthropologique des écoutes nomades et des systèmes embarqués, relevant de nos jours de technologies numériques, comme on peut l’observer dans les transports en commun et autres lieux publics. Étudiant les interactions entre les auditeurs équipés de baladeurs et les espaces urbains qu’ils traversent « en musique », le sociologue prône une approche pluraliste de l’écoute, dépassant les hiérarchies catégorielles établies de type ouïr, entendre, écouter, pour une épistémologie pragmatiste du sonore combinée à un modèle d’écologie sociale.

7Relatant une autre expérience de l’auditeur-baladeur, l’historienne d’art contemporain Marie Vicet nous fait revisiter l’exposition mythique Les Immatériaux qui s’est tenue au Centre Georges Pompidou en 1985, consacrant le postmodernisme selon Jean-François Lyotard. Une innovation de taille y a vu le jour : le visiteur s’est vu équipé d’un casque sans fil diffusant des contenus sonores au gré de la visite, non pas pour commenter l’exposition à la manière d’un « audioguide », mais pour donner accès à une suite d’enregistrements de textes d’écrivains, de philosophes, de passages sonores et musicaux accompagnant comme en écho les thèmes de l’exposition, intégrant également les brouillages et absences techniques du système de diffusion… Conçue comme une grande métaphore de la situation de l’homme postmoderne, d’après les témoins de l’époque, l’exposition a laissé le visiteur-baladeur perdu dans un monde où, équipé pour l’écoute, on lui a imposé d’entendre l’inaudible.

8Les transformations du numérique nous fournissent aujourd’hui d’étonnantes mutations proposant de nouvelles manières d’écouter. Dans la bande dessinée par exemple, une matière jusqu’ici donnée à voir, à lire et à entendre intérieurement, grâce à l’invention littéraire, typographique et picturale de ses auteurs, change aujourd’hui de substance. Philippe Paolucci, spécialiste des sciences de l’information et de la communication, nous montre comment la bande dessinée explore l’hybridation numérique, intégrant mouvement, interaction et éléments sonores, bruitages, cris, voix-off, environnements sonores ou musiques. Recourant à deux temporalités cognitives différentes, l’attention visuelle d’une part, et l’attention auditive d’autre part, le lecteur de BD s’immerge dans le narratif, au risque de perdre sa propre autonomie d’appréhension imaginative et temporelle, désormais pulsée par l’injonction sonore. La bande dessinée hybridée par l’expérimentation de l’écriture numérique… un art en mutation ?

9Du côté des arts plastiques, l’abstraction picturale au vingtième siècle a amené les artistes à une écoute plastique du son, pour rendre visible l’invisible par la peinture, par la sculpture, par les arts de la lumière et de l’image en mouvement. L’historienne d’art Léa Dreyer revient dans son article sur l’héritage des artistes qui ont animé l’école de Villa Arson, et en particulier sur Lars Fredrikson, recruté en 1970 comme professeur de gravure, mais qui a consacré tout son engagement artistique et pédagogique à la plasticité du sonore, pensée comme radicalement non musicale. Un engagement qui tout en se transformant au fil des mutations technologiques, qu’elles soient analogiques ou numériques, est resté dominé par l’écoute corporelle et sensible en deçà du langage.

10Lars Fredrickson a su construire une véritable école sonore plastique, et a contribué au champ émergeant des sound studies. L’approche de Fredrikson ne concernera d’ailleurs pas seulement le son audible par l’oreille dans un environnement donné, mais toute forme de vibration, infrasonore, ultrasonore, magnétique, tout ce qui peut faire matière temporelle pour l’écoute sensible.

11Dans cette direction d’une écoute transduite autrement que par l’oreille, Gabriela Patiños-Lakatos, Benoît Navarret et Hugues Genevois investiguent le potentiel de l’écoute du signal sonore et musical à travers l’expérimentation de la sensation vibrotactile, par le toucher, dans le cadre expérimental très rigoureux du LAM, laboratoire d’acoustique musicale de Paris. Ils y explorent les recherches en vibroacoustique, la subjectivité de l’expérience sensorielle qu’on peut en avoir, et son expression verbalisée. Les premiers résultats probants ont été obtenus sur le terrain de la création musicale et de la pédagogie grâce aux contributions de la compositrice Pascale Criton, auprès de jeunes malentendants ainsi que des publics mixtes, entendants, malentendants, malvoyants, révélant l’importance de la dimension sociale et partagée de l’expérience d’écoute. Les perspectives à venir de cette recherche visent l’engagement corporel augmenté par des dispositifs numériques pour les musiciens aussi bien que pour les auditeurs et les publics en situation de handicap.

12Le corps, les technologies et la perception sont également au cœur de l’approche d’Andrea Giomi, qui tente lui aussi d’aborder l’écoute comme un phénomène incarné, en s’appuyant sur l’héritage phénoménologique de Maurice Merleau-Ponty, sur les théories cognitives de l’enaction dans le sillage de Francisco Varela, sur les modèles écologiques hérités de James Gibson ou encore sur l’écoute musicale incarnée proposée par Marc Leman. Pour illustrer sa démarche théorique, Andrea Giomi nous présente une vidéo de son travail chorégraphique, performant son engagement corporel augmenté par des capteurs mesurant l’activité musculaire, les qualités gestuelles et le positionnement dans l’espace, à l’écoute d’un feedback sonore construit pour être traité dans l’interaction en temps réel.

13Dans la pratique, ce dispositif conceptuel et technologique est comparable à celui exploré par Kitsou Dubois, chorégraphe de l’apesanteur, pour qui l’engagement corporel de l’écoute est le cœur de son travail de transmission auprès de jeunes danseurs et circassiens. Développé au sein du Labex Arts-H2H, le projet de recherche « Corps infini » a été un extraordinaire laboratoire d’invention artistique, de formation par la recherche et par la création, mêlant dans l’intermédialité geste, projection visuelle et immersion sonore, pour une approche transformationnelle des arts du cirque. Au fil d’un dialogue, nous revenons sur cette expérimentation, encore loin d’être achevée, et qui s’achemine vers des productions hybrides et immersives entre arts du cirque et création chorégraphique. Un extrait vidéo est présenté en guise de trace.

14Pour nous ramener aux questions plus traditionnellement musicales, quoique très contemporaines, le compositeur et chercheur Eric Maestri nous expose sa réflexivité sur sa propre activité d’écoute, une écoute projective, mise en œuvre au moment de la composition de sa pièce Trans pour saxophone et électronique, dont il nous livre une version audio en ligne. Il nous entraîne dans ses opérations d’écoute en composition mixte, comme autant d’actes compositionnels liant les articulations de l’écriture traditionnelle pour l’instrumentiste acoustique avec lequel il est en dialogue, à celles de la synthèse sonore et du son traité et transformé par ordinateur, pour construire ce que sera la proposition d’écoute offerte à l’auditeur. Projeter l’écoute vers l’autre pour partager un moment musical, tel est l’enjeu central de sa démarche.

15Partager l’écoute et faire entendre des musiques expérimentales parfois difficiles et peu accessibles, passe manifestement par le partage du savoir-faire. Tel a été donc l’objectif du MOOC « La musique au-delà du numérique », initié en 2018 dans le cadre du programme So’Culture de la ComUE Paris Lumières. Comment transmettre au plus grand nombre l’apprentissage des musiques électroacoustiques sur ordinateur, comment savoir faire entendre l’expressivité subtile, obscure et cachée du son traité par la chaîne des transformations électroacoustiques en milieu numérique, au-delà des mutations technologiques et esthétiques portées par les techniques d’enregistrement et ses opérations musicalement sensibles, de l’après-guerre à nos jours ? Anne Sèdes, Dominique Saint-Martin et Christine Webster reviennent sur cette étonnante aventure, toujours en cours, en proposant à l’écoute une sélection de pièces parmi les meilleures composées par les « apprenants » du MOOC.

16Au fil de ces textes, apparaissent les traits d’une épistémologie de l’écoute, multiple, dynamique, opérant comme une boucle reliant savoir-faire et faire-savoirs, recherche et création, laissant derrière elle l’objectivité réductrice et statique des ontologies catégorielles liées à des disciplines traditionnellement cloisonnées. Une épistémologie opératoire, transitoire et transformationnelle, mettant l’engagement humain au centre de mondes sonores, plastiques, littéraires, musicaux et organologiques. Une épistémologie utile pour faire recherche, faire science et faire commun, à travers tous ces champs qui ont été arpentés au sein du Labex Arts-H2H et qui sont maintenant traversés par les grands axes et les multiples thématiques de recherche et d’expérimentation de l’actuelle école universitaire de recherche ArTeC : la création comme activité de recherche, les nouveaux modes d’écriture et de publication, et les technologies et les médiations humaines.

17Voici donc la nouvelle livraison de la revue Hybrid, nous vous en souhaitons bonne lecture, comme une écoute intérieure.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Anne Sèdes, « Éditorial », Hybrid [En ligne], 06 | 2019, mis en ligne le 20 juillet 2020, consulté le 08 août 2020. URL : http://www.hybrid.univ-paris8.fr/lodel/index.php?id=1241

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Auteur

Anne Sèdes

Anne Sèdes est professeure au département de musique de l’université de Paris 8. Indisciplinée, sa recherche concerne l’informatique et la création musicale, la composition mixte, les environnements virtuels et la création, la spatialisation du son, la musique et la cognition, la création comme activité de recherche, qu’elle soit musicale, organologique ou encore logicielle, et enfin l’épistémologie des sciences de l’art.
Compositrice, elle développe l’ensemble de ses productions artistiques dans un cadre expérimental lié à la recherche-création à l’université et sur le territoire.
Anne Sèdes a appartenu à l’équipe de direction du LABEX Arts-H2H avant de rejoindre celle de l’EUR ArTeC. Elle dirige la Maison des sciences de l’homme Paris-Nord depuis la rentrée 2019.

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